Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

vendredi 28 août 2020

Continuer le dialogue


 J'ai eu envie de pleurer devant des applats de noir et des vagues texturées qui révèlent une lumière qui ne ressemble à aucune autre. Parce que j'avais la gueule de bois et parce que j'ai trouvé insupportable l'idée de ne jamais te raconter ce noir là. L'outrenoir de Pierre Soulages. Je ne te raconterai pas le chardonnay vieilles vignes couleur de miel, la tombe de schlag de Françoise Sagan, les paysages du Lot, le dernier roman de Lola Lafon, le musée Soulages, les albums de Shannon Wright que je ponce. Je te raconterai pas le papillon et son aile malade, je te dirai pas que je lui ai à moitié tapé ma vie, j'avais envie de l'aider mais j'avais pas d'or sur moi pour lui refaire la carrosserie. Je suis revenue plusieurs fois où je l'avais laissé et il a fini par disparaître. Dans mon histoire, il va très bien. 

Je te montrerai pas la minuscule plume de geai que j'ai mis dans un cahier. On se tapera pas de barre en parlant du Sheitan entre parenthèses l'apéro et de la cirrhose estivale. On parlera pas de ces trucs sexy qu'on a mangé. Le ventre et la joie sont liés, ô combien. Je vais pas te conseiller de voir I May Destroy You. Tu ne sauras pas que j'ai fait un Paris-Strasbourg à deux mètres de David Dufresne dont on a tant parlé. J'ai enfin reçu la coque de téléphone otterbox que tu m'avais conseillée,  que tu voulais m'offrir parce que c'est pas possible ce carnage, frangine. Je te dirai pas toutes les conneries ésotériques que je fais en appelant ça du spiritisme. T'imagines pas combien de fois je t'ai confondu avec le vent, un arc-en-ciel, un nuage fluo ou encore l'aile valide d'un papillon, un jouet dinosaure trouvé par terre. Ça me fait même pas honte de faire comme je peux avec ce que j'ai sous la main. 

Je m'en fous de parler à des jouets, à des plumes à la con, à des papillons, à des arbres, des caillasses, des pages word ou même à la tombe de Françoise Sagan.

Ce que je veux c'est continuer le dialogue. 

Je voudrais te montrer ce que tu ne peux plus voir, je voudrais te faire entendre toute cette musique que je découvre que tu aurais aimé. Je voudrais spéculer avec toi sur la saison 6 de Better Call Saul. Je voudrais oublier ta voix rincée qui me dit : vivement que ça se termine frangine, que je puisse venir vous voir à Strasbourg. 

Hier matin en partant de notre villégiature j'ai vu une biche sautiller à l'orée d'un bois. Isa a stoppé la voiture, la biche s'est arrêtée pour regarder vers nous, quand j'ai croisé son regard, j'ai eu envie de lui demander des nouvelles de toi. Je lâche la rampe, je bois trop, je mange trop, j'essaie de vivre pour moi et pour toi. D'être heureuse là où tu ne peux plus l'être. Je me dis que ça va se décanter. Les cauchemars et le besoin de m'oublier. Je me dis que je vais arrêter de t'écrire des lettres débiles. Je vais m'habituer à te voir partout. M'habituer au monologue. Parler aux biches c'est à peine moins con que de parler aux murs.




dimanche 23 août 2020

Carnet de deuil 5

 Faire le ménage ça fait bien diversion. J'ai passé le balai comme si ma vie en dépendait. Le sol c'était un crumble, je te jure.

J'ai mis la dernière playlist que tu m'as envoyée et que tu as intitulée : "Il ne peut plus rien nous arriver d'affreux maintenant ! "
J'adopte ce mantra pour les mois à venir.
Je ris beaucoup, c'est même pas un rire nerveux, non, c'est sincère. Marrakech du rire en alternance avec des down profonds mais furtifs.
Je pensais que la maladie facilitait le deuil, que ce serait pré - découpé, mais même pas. Faut te retaper tout le truc.
Pour l'instant je collecte les souvenirs heureux pour plus penser à la dérouillée que ça t'a mis cette maladie de merde.
Je prends mon téléphone pour t'écrire des texto et puis je me dis t'es conne meuf...
Tu savais que c'était le même gars dans Casimir, dans Gros Quick et dans Footix ?
Je me suis réveillée avec l'envie de te dire ça, ça t'aurait fait rire, c'est sûr.
Allez va, il ne peut plus rien t'arriver d'affreux maintenant, c'est tout ce qui compte.

Carnet de deuil 1

 Ça raconte comme c'était bien et comme ça le redeviendra, ça raconte un crépuscule à peine long, entre chien et rien, le soleil pas tout à fait parti et les étoiles encore engourdies, la lune la tête dans le cul. Ça raconte une carte du ciel revue et corrigée dans la précipitation. Ça raconte les caprices d'une maladie, le mental d'un samouraï. Ça parle de ce petit souffle d'air qui me parcourt la nuque dans la nuit caniculaire.

Evidemment c'est dur.
Mais bien sûr que c'est doux
Ça parle de toi dans la langue des frissons.

lundi 13 juillet 2020

Dimanche soir dans le coaltar

La nuit qui va du dimanche au lundi est pour moi celle du doute fondamental et de la perdition.
Au couché du soleil, le ciel était jaune, un bon vieux jaune pisse. Il fait une chaleur vulgaire et je soupire sévère.
J'ouvre des applications que je referme aussitôt. J'ouvre et je ferme des dossiers suspendus, je claque les portes, passant d'un projet à l'autre, ça fait une petite musique métallique.
Je remplis un panier ASOS de fringues hallucinantes, des vêtements que je mettrais jamais qui sortent de ma ligne habituelle.
Je lis mon horoscope de la semaine, du mois, du reste de l'année. J'essaie d'y trouver l'inspiration d'un plan de carrière viable. Mercure redevient directe.
J'ouvre une page qui me renseigne sur les injections de toxine botulique. 380 balles l'injection. Je me demande à quelle fréquence il faut renouveler l'opération.
J'en veux pas de cette bouche de vieille.
Je cristallise sur la chemise psychédélique qu clignote dans mon panier ASOS.
Je sais pas si j'abuse.
Je sais pas si elle ira avec ma nouvelle bouche. Qu'est-ce qu'on porte avec le spleen du dimanche soir ? Un slip noir, trois kilo de cernes et une fine rosée d'angoisse sur les tempes.
Je me demande si j'officialise l'insomnie en envoyant un sms, en ouvrant messenger. Drama gouine du dimanche avec son trou dans le ventre. Collection printemps-été de 1982 à nos jours, le trou dans le ventre est une béance estivale qui se comble avec différents matériaux allant du crémant d'Alsace à la glace à la vanille. Le sujet peine généralement à trouver les quantités raisonnables au remplissage de cette béance. Il a tendance à dépasser les bornes.
Qui décide de l'emplacement des bornes ?
Je fais le voeu d'un changement radical sans savoir lequel.

J'ai une image mentale de moi en princesse défigurée par la toxine botulique, figée, congelée dans une expression illisible pour mes proches.
Tu peux me dire si tu souris ? Je sais pas si t'es au bord des larmes ou en train de jouir. Tes yeux racontent une histoire parallèle à celle de tes lèvres. Tu nous perds. On comprends plus rien à ta tronche, meuf.

La fatigue me gagne mais je suis trop nerveuse pour garder les yeux fermés. Ou alors c'est le botox.
Le matin est loin, je poursuis mes délires parasités par la musique stroboscopique d'un néon qui claque, par la respiration exagérée du frigo. Ce détail devient une source d'agacement majeure. La fatigue comme un néon qui saute juste derrière mon oeil droit. Le matin se met à grésiller et j'ai tout oublié des paniers remplis, des messages stockés dans les fenêtres messenger, cette sempiternelle impression de n'avoir rien dormi. D'avoir tout rêvé. Tout sauf le trou dans le ventre à combler.

vendredi 10 juillet 2020

Vickie Gendreau // emmène-moi danser

Je remplis la baignoire d’eau tiède qui se transforme en partie en mousse Hermès, Vickie Gendreau partage mon bain. Je tourne les pages, mon cul de prolote dans la mousse de bourgeasse, je les tourne de plus en plus vite et mon ventre raconte sa vie à l’eau d’hermès. J’immerge ma tête, j’entends la salade de fruits se faire digérer, et les trop nombreux cafés, et les mots de Vickie qui deviennent des frissons sub aquatiques. C’est balaise. J’entends mes mots à moi coincés dans mon larynx, tout complexés, tout contrits, tout cons. Mon larynx endolori d'avoir gueulé comme un perdu.

Au quai des brumes, j’ai pris son Testament sur l’étagère et j’ai lu une page, puis deux, et finalement cinq. Je passe en caisse avec l’ensemble de son œuvre. Je l’envie d’être si jeune et d’avoir toutes ces pages sur des étagères de librairie. C’est moche l’envie. Je me dis qu’il faut que j’arrête avec ces conneries et que je cravache au lieu de maronner.

Plus tard je tape son nom dans google parce que je veux voir son visage. Je ne digère pas ce que je lis, je ne supporte pas d’apprendre que ces mots-là, qui se cognent dans mon sac, dans ma tête et dans mon bain, sont les premiers et les derniers.
Vickie Gendreau a 24 ans, elle n’en aura jamais 25 parce qu’une tumeur lui a grignoté le cerveau et c’était plus rapide encore qu’une fulgurance.

Je chante très bas : emmène-moi danser …

… en fermant les yeux, comme une prière…

emmène-moi / emmène-moi / emmène-moi

emmène-moi danser

Je fais diversion parce que la mousse n’absorbe pas tous les chagrins, celui de Vickie, le mien, celui des vivants, l’obscénité des pages wikipedia qui donnent des dates de morts aberrantes. Ça va pas la tête ? Et puis quoi encore ?

Hier soir Isa me parle d’une comète qu’on peut observer à l’œil nu dans le ciel de juillet. Je ne savais pas. Je ne sais jamais ce genre de chose.

Ce que je sais c’est souvent ce que je ressens. Comme l’impression que j’ai depuis hier d’avoir une comète incandescente qui crépite dans mon sac, et ma tête et mon bain, le modèle noir sur blanc, une obsession qu’il fallait partager.



mardi 7 juillet 2020

Penser // décompenser

L'été 2020 restera pour toujours celui de mes 17 ans. En titubant je me traîne jusqu'au petit matin après être allée du jour au jour. Je lui dis salut, je lui dis ciao avant de plonger dans un fulgurant sommeil.
 Je me réveille peu de temps après, surprise par la fatigue de mes muscles, de chacune de mes cellules. Surprise par le poids de ma tête et la légèreté de mon coeur.
Je lis dans la pénombre, à travers les persiennes. Je lis dans un courant d'air et entre deux siestes. Je me roule dans la fraîcheur avec au maximum un slip sur le cul.
Devant le miroir de la salle de bains, je ne peux pas cacher qu'un frisson d'effroi secoue mon nerf optique. Je prends mon coup de vieux sans demander mon reste.
Je fais pas mes 17 ans. J'ai des fils d'argent plein la tête et mon regard est assombrit par des cernes. On dirait basiquement que je me suis pris des mandales.
C'est juste la réalité qui m'a rattrapée pour me rappeler à ma vie, à mon âge.
Pour me dire : cocotte, tu nous prends pour des perdreaux de l'année ? Pour des lapins de trois semaines?
Je suis sur le cul.
La réalité m'appelle "cocotte" ouais. Elle est affectueuse malgré des recadrages sévères.
Malgré le zèle qu'elle met à me donner mon âge.
L'été 2020, j'ai regardé mon visage tuméfié par le temps qui passe comme on se prend une porte. J'ai aidé les heures à passer plus vite en dansant sur une lune pleine. J'ai rogné les angles acérés des mauvaises nouvelles à la disqueuse.
C'est le chant de cette disqueuse qui me réveille le matin, qui me sort des cauchemars.
Je comprends pas ce rire qui déforme mon visage, un gros rire bien flippant qui veut recouvrir toutes les mises en garde. la réalité qui dit Putain t'es grave, qui m'appelle plus cocotte, qui m'appelle plus du tout, qui me regarde faire, une main sur mon épaule, qui attend la fin de la plaisanterie poliment avant de dire que c'est pas drôle.

Ça fait rire que toi, cocotte.

L'été 2020, j'ai perdu 20 ans, j'ai bu des shots de jouvence, j'ai tout oublié, j'ai effacé une séquence. Je me suis raconté cette histoire et j'y ai cru. J'avais besoin d'une fable taillée à la disqueuse, une fable à lire en slip, dans un courant d'air, entre deux siestes.
Ne plus penser.
Décompenser.

jeudi 2 juillet 2020

Dialogue

Je reprends l'écriture quotidienne d'un journal et je le vis comme un rendez-vous. J'ai senti le besoin de poursuivre un dialogue suspendu. C'est comme reprendre un programme qu'on adore après une interruption sanitaire du genre : aller pisser.
On revient, on prend le temps de tapoter les coussins et de parfaire le confort de notre installation avant de se saisir de la télécommande pour reprendre où on s'était arrêté.
Dans l'intimité des pages blanches je me décerne des medailles, je m'encourage, me félicite, si je me complais c'est dans une poétique ridicule que l'oral ne permet pas. Des histoires de brise sur les reins, de ciel qui s'éteint et de ravissement. Je crois que c'est ce qu'on appelle "se regarder écrire" je dirais que c'est un support technique intéressant pour les personnes pas tellement carpe diem, ma brigade.

L'écriture c'est pour tout ce qui ne peut être pris en photo. Il est toujours question de capture.
Pour la reprise, ça n'a pas manqué, j'ai parlé du bien être qui stationne sur ma route, qui semble vouloir marcher un peu avec moi, alors qu'il avait pris l'habitude de passer si vite, j'avais à peine le temps de piler qu'il était déjà loin. Comme quand tu vois une biche depuis la voiture, ou pire, quand quelqu'un d'autre te le dit et que tu n'as pas le temps.
Alors la personne chanceuse te raconte, elle était comme ça, elle mangeait, elle avait des faons. Alors tu dis que oui, c'est super mais t'as envie de dire ok, ta gueule. Parce que t'as la mort, t'as pas vu la biche et l'imaginer c'est nul.

Là, rien de tout ça. La biche marche avec moi, j'ai envie de la montrer à tout le monde mais je prends soin de sa pudeur. Ça viendra.
Elle, je ne veux pas la capturer, juste profiter de son atmosphère.
Apprivoiser une biche en ville est un projet que seule l'écriture d'un journal permet.