Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

mercredi 31 mars 2021

le dernier mot

 J'imagine que les deux angoisses majeures chez le sujet anxiodépressif sont liées à la peur de mourir et celle de devenir cinglé, de n'avoir plus aucun lien avec une réalité consensuelle proposée par des médias pas toujours consciencieux.

Elles peuvent être concomitantes et donner cette sensation de crever de sa propre folie, s'étouffer dans nos délires , se noyer dans des sécrétions glaireuses qu'on ne peut pas expectorer pour des raisons de décence.
Vivre sa vie par la fenêtre, danser sur les toits, se savoir pigeon dans un ciel aménagé pour les vautours, un pigeon qui cumule le mal de terre et la peur du vide, qui rêve de frites froides piétinées et de croûtes de pain ramollies à l'eau de pluie.
À côté de la plaque comme pas possible.
J'ai littéralement couvert mon corps d'huile dorée, alors je brille comme une perdue, et je me dis que si cette journée tient sa promesse de m'ensevelir sous la merde, ma sous-couche scintillante aura le dernier mot.

Sentimental fool

Besançon,  octobre 2019

lendemain de soirée //

à fêter une guérison qu'on pensait définitive, à chanter Céline Dion place Marulaz, à boire des shot de sapinette comme si demain n'existait pas, le Ckwan, le bunjin, Les Gin Tonic au bar de l'hôtel Mercure, la dernière soirée d'insouciance totale, le big ban de la survie, championnat régional de air vomi, mais tu es mort, et je suis vide de te pleurer, encore et encore
On parle à tort et à travers
On marche dans les pas des fantômes
Parfois dans nos propres pas
On veut pas avouer qu'on piétine mais c'est le mot
On a peur de notre ombre
On défie ce reflet dans le miroir, on lui fait baisser les yeux
On ravale des larmes qui sont autant de vagues qui nous ébranlent
On se caresse la tête nonchalamment
Qui d'autre pour le faire
On essaie de se faire comprendre
On baragouine principalement
On se dit des gentillesses, tu es belle, tu sens bon, tu as bonne mine, je t'aime, je suis heureuse quand je te vois
On recule pour mieux sauter au risque de se prendre les pieds dans le tapis
On s'alcoolise
On chante fort et faux
On crucifie Céline Dion sur l'autel de nos excès mal maîtrisés
On se manque trop
On se le dit peu
On ose pas reconnaître qu'on est rien les uns sans les autres
Ça suinte, pas besoin de parler, ça nous sort par les pores
L'ocytocine, l'adrénaline, les endorphines, la dopamine
À travers la porte de la chambre 412 je décline l'offre de la femme de chambre de changer mes serviettes
J'accuse le coup avec ma gueule de bois à ridiculiser Pinocchio
On est peu de chose
On s'en cache pas
On fait les malins
On a appris à bien ficeler nos sketchs
Le buffet du petit déjeuner propose des produits de basse qualité, notamment un café ultra dilué, real american coffee, voilà le programme
Véritable pisse d'âne pour amateur d'eau parfumée
On fait avec
On a pas le choix
On sert du café américain à des français blasés et des viennoiseries décongelées à des américains conquis
On s'enroule dans des draps qui sentent le propre, dans une chambre qui sent le vieux
La fenêtre ouverte sur les commérages des derniers oiseaux, sur le ronronnement lointain des premières voitures
On regarde dans le miroir en pied ce corps qu'on ne ménage pas
On se dit les trucs sympas des jours "avec"
Franchement ça passe, t'inquiète pas
On a repris du poil de la bête
Tu gères, c'est bon, n'en doute pas
On prend un bain, casque qui braille à burne dans les oreilles
On chante par dessus les voix, par dessus les toits, par dessus le marché et ses lois
On touche la peau douloureuse
On a envie de se jurer que c'est la dernière fois
Se le promettre pour la centième fois
On se fait belle pour aller voir des yeux se plisser sur nos conneries
Rire, faire rire
L'ocytocine, l'adrénaline, les endorphines, la dopamine
Je t'aime, je suis heureuse quand je te vois



17 Jours

 Je partage ce texte sur une première hospitalisation à laquelle j'ai eu le tort de mettre un terme beaucoup trop précoce. Des echo me reviennent par vagues quand je longe les allées connues. 

Trop impulsive, trop pressée, trop sûre de moi, j'avais quitté le lieu trop tôt, couverte par aucun traitement hors lexomil. 

J'ai vécu ensuite un été chaotique et le plus lourd sevrage de ma vie, le lexo c'est de la merde, ne commençaient jamais, vraiment. J'ai relu ce texte que j'ai apporté pour le laisser à la bibliothèque du pavillon. J'ai le sentiment que cette fois-ci j'aurai la patience de sortir au bon moment, en espérant que ce soit le bon. 

à vite.

  >>>>> 17 JOURS <<<<<<<


Un feu honnête

J'ai reçu ces mots de Rosa Luxemburg de la part d'une lointaine amie que je ne connais pas de chair et d'os mais qui compte pour moi depuis désormais bientôt 10 ans, comme d'autres ici et là, surtout là, que je considère comme des amies sans que nous ayons de vie sociale terrestre partagée, ça va au-delà et c'est très beau. Alors merci, Anne. 


Peut-être qu'ils pourront vous être d'un quelconque soutien comme ils m'ont étés d'un grand secours.

" Vous aussi faites partie de ces oiseaux et de ces créatures pour lesquels je vibre intérieurement , de loin. Je sens bien que vous souffrez de voir ainsi les années passer inexorablement , sans que l'on "vive". Mais patience et courage! Nous vivrons, et nous vivrons de grandes choses. Pour l'instant, nous voyons surtout sombrer un monde très ancien - chaque jour un pan, un nouvel éboulement , une nouvelle chute...Le plus comique, c'est que la plupart des gens ne le remarquent même pas , et croient encore marcher sur la terre ferme ..."

Ici, les jours sont longs, le chemin aussi, mais je garde toujours la même gaîté chevillée au cœur, je ne me suis jamais départie de mon espoir, même si je l'ai malmené. C'est comme une flamme gracile qui vibre au bout d'une mèche, je le protège des grands vents comme des soupirs, j'essaie de ne pas trop lui en demander, il me tient, me soutient et assure mon pas quand et si le chemin s'assombrit.

Je prédis un feu honnête d'ici peu de temps, inoffensif mais grandiose. Nous y jetterons toutes nos mues, nous danserons dans sa chaleur, nous nous relaierons pour souffler sur les braises, il peindra nos visages confiants de couleurs vibrantes.

Les gens que je vois ici sont les symptômes d'une société qui les refuse. Des gens salement perchés par des médocs qui assurent une certaine forme de paix. Des zinzins heureux dans leurs délires.

Mais on peut très bien danser en boitant, nous allons y arriver.

J'ai confiance, plus que jamais. Et je me sens aujourd'hui pleine d'amour, pour vous comme pour moi, et même pour les jours noirs qui m'ont poussée ici, doucement mais sûrement. J'essaie de me le pardonner, je me dis allez, pleure ma fille, tu pisseras moins. Pleure, pleure, c'est pas très grave.

Colère, angoisse, peur, mélancolie, le corps tremblant, le menton vibrant, les larmes aux yeux puis un fou rire et on recommence.

Ça va se tasser.

"Humour et philosophie"
- Maboulita



lundi 29 mars 2021

Le ciel, le sol

 Tous les jours, je marche dans les pas de la veille, je tourne en rond dans ce parc anémié, je regarde partout, le ciel et le sol, j'imite les bourgeons et je décide de prendre le risque d'éclore.

Je me prépare aux verts les plus tendres qui se tendent vers Avril, vulnérables et décidés.
Comme eux, je m'élance, je m'engage sur une voie qui se dessine un jour après l'autre.
Une voix douce pour raconter des mois dans le dur
Tais-toi mon impatience
Calmez-vous mes nerfs
Plusieurs nuits emmurée dans le silence, emprisonnée dans mon corps, réveillée par mon cri, le cri originel du bébé visqueux et rabougri que j'ai bien dû être un jour. Le cri d'une personne qui a passé trop de temps à se noyer dans des eaux sales, gesticuler, donner aux autres ce qu'ils préfèrent, divertir et bouffonner jusqu'à noyer le moteur.

Le sommet de mon art, parler pour faire du bruit.

Nous sommes vraiment de bons petits soldats.

C'est ce que je me suis dit, un soldat qui a pris de mauvais plis, qui n'écoute plus la force de ses viscères, les conseils de son coeur, la complexité de son cerveau. Occupé à monter, lustrer, démonter des armes qui ne servent plus à rien. Un fonctionnement folklorique, faire, défaire, refaire, se taire.
Croix de bois, croix de fer



samedi 27 mars 2021

Le tourbillon d'un vent de folie

_ Infirmière : Vous jouez au vrai rami ou au rami de l'hôpital ?
Moi : je sais pas, c'est quoi le rami de l'hôpital ?
Elle : ici ils descendent avec une tierce et 51 points, chez moi, on descend sec 
Moi : ah, d'accord, on joue au faux rami alors

 _ Hier soir, pire repas, du poisson blanc et gris dégueulasse avec du riz gluant. Je dis à Françoise, non, là, non, je peux pas, j'aime pas manger des trucs blancs, mon assiette me donne envie de chialer, on mange avec les yeux putain. Cette assiette de trucs blancs et gluants sur fond blanc nous déprime autant l'une que l'autre. Elle était en permission pour la journée, F. Elle vient juste d'arriver. Elle me dit attendez, bougez pas. T'inquiète, je vais nulle part. Elle va fouiller dans un cabas qu'elle a posé à l'entrée du réfectoire et revient avec une pointe de comté 12 mois et du pain viking. Elle déplie l'emballage argenté du comté, en coupe une généreuse part qu'elle me tend. Elle me dit l'avoir acheté le matin même au marché de Selestat, mes yeux ont dû briller tout ce qu'ils savaient parce qu'elle a ri dans sa main en disant, ben dis donc, on dirait que j'ai réussi mon coup. 

 _ Marie me dit, je suis bie et je porte une polaire alors pour eux, je suis bipolaire. Elle en peut plus de sa blague. J'ai pouffé par politesse mais ça vaut pas la dune du Pilaf.

 _ j'en ai marre d'entendre O-zone, des rires sans objets pendant des heures, des tubes français chiants, y'a pas de saison pour que vive la musique, au fond, y'a pas de saison pour que vive le son, j'en ai marre qu'on me taxe, j'en ai marre de constater que dès que j'en ai marre de tout et du reste, j'ai juste envie de sortir de mon corps, d'oublier mon état soi-disant normal, de me la coller sévère. J'en ai marre de me taper 30 minutes de Cnews tous les matins, j'en ai marre qu'on rentre dans ma chambre trois fois par nuit, j'en ai marre de l'odeur de clope qui sort de bouches qui parlent beaucoup trop près de moi, j'en ai marre des masques sous le nez, j'en ai marre, j'en ai marre, j'en ai marre, ça va passer. 

 Je sors dans le parc, je regarde les fleurs, j'écoute mes pas, je chante, chante, chante, le refrain qui me plaît Ça Va Pas Ser

Space Oddity

Je marche sur le sol du parc détrempé par les giboulées capricieuses de la semaine dernière. La météo colle à mes émotions comme la bouillasse au bas de mon pantalon. Dans le parc je chante seule, je tourne sur moi-même toute seule, je pleure un peu, seule, je parle à mon comité de soutien et aussi aux personnes auxquelles j'ai choisi de mentir pour me protéger d'un ensemble de projection négative, d'une imagerie inquiétante faite de camisole, d'intarissables mélopées, et de sarabande incongrue.

 Alsace Horror Story.

 Je pense à l'histoire de Pierre Bodein, qui se fait passer pour un fou afin d'échapper à une énième condamnation. Fin des années 80, le comité d'experts est unanime et conclut à un tableau clinique spectaculaire comme je le lis sur la fiche wikipédia de celui qu'on appelle Pierrot le fou. En 92, il s'échappe de l'hôpital d'Erstein et commence une cavale sanglante après avoir braqué une caisse, une banque et une armurerie, il terrorise le Bas-Rhin avec un fusil à pompe et d'horribles intentions. Je me suis demandé comment on peut vivre quand on s'est fait berner par un pervers qui mange sa propre merde et qui se fait trimballer en fauteuil depuis des années ? Comment on se sent quand on a innocemment laissé ouvert le vasistas par lequel Pierre Bodein s'est enfui pour accomplir son funeste projet ? 

J'y pense quand je passe sous les fenêtres du pavillon qui a abrité son mensonge, un pavillon désormais vide de patients, stores baissés, porte close. J'ai la haine qu'on l'ai appelé Pierrot le Fou alors même qu'il venait de donner la preuve du contraire. Je raconte cette histoire pour dire que c'est pour ça que je mens, parce qu'on se trompe de fou et ça me monte un peu les nerfs, cette pelote que j'essaie justement de délier un jour après l'autre. Ici, c'est plutôt un joyeux bal masqué dont je me tiens à distance pour ne pas oublier de gérer mes questions et mes réponses. Pour ne pas confondre retraite et colonie de vacances. 

 La seule amie que j'ai envie de me faire, c'est cette meuf que j'ai laissé tomber il y a quelques mois, qui collectionne les remontada et les chemises à carreaux, qui chante Space Oddity dans le parc en marchant dans une terre gluante, qui regarde en haut, qui regarde en bas. Qui regarde droit devant, en prenant son temps. La seule de son unité à porter une alliance. 

 Hier, Marie me demande, elle est belle ta femme ? Je lui dis, elle est magnifique. 
 Montre 
 Je cherche une photo dans mon téléphone Alors Marie elle fait, WAHOU, t'as raison, elle est magnifique.

J'ai souri jusqu'aux yeux, j'ai ressenti dans mon ventre un sanglot sourd qui m'a secouée doucement. La vibration viscérale du manque. Et puis, je suis repartie dans ma chambre chanter Space Oddity en me donnant le tournis.

 // Tell my wife I love her very much // // she knows //

Effacer mes traces

Déconfinée depuis hier matin. 

Retour à la collectivité 

 Je pense à Oncle Shu, sensation d'un premier jour de cours ou tour à tour les mecs te matent claque pas des genoux ou t'es virée de la cour 
 Tu t'appelles comment ? Adeline 
 Ah t'es turque 
Non, non je suis Franc-Comtoise
 Salut tu t'appelles comment ? 
Elle s'appelle Adeline, elle est turque 
 Non je suis pas turque je suis Franc-Comtoise 
 Aaaaah ils me font délirer les francs-comtois avec la raclette et le Jurançon 
 C'est pas Franc-Comtois la raclette et le Jurançon
 Le Jurançon c'est pas Franc-Comtois ?
 Non, le jura oui, Besançon oui, mais pas le Jurançon
 Ah dommage 
Et c'est tes parents qui sont turcs ? 

 Vous n'imaginez pas comme c'est reposant, vraiment, de pas réfléchir avant de parler, de pas meubler pour éviter le silence, de chialer quand on a envie de chialer, de parler sans bouclier à des gens désarmants. Accueillir tout ce que t'as planqué pendant des mois sous du fond de teint premier prix qui t'a daubée plus qu'autre chose. Ça va aller Ça va aller

Zone d'inconfort

Ma zone de confort c'est cette bulle qui se crée autour de moi quand je suis dans une foule, dans un café, dans une salle de ciné, perdue dans la lecture d'un livre. 
C'est une cabane dont les murs sont fait de la rumeur des autres, le tintement de la cuillère qui tourne dans une tasse de café, une toux, une conversation, une porte qui s'ouvre, se ferme, s'ouvre, se ferme. 

Ma cabane se consolide dans des marches aveugles qui m'emmènent nulle part dont je rentre avec la sensation d'avoir défriché des territoires inconnus de mon esprit, des chemins escarpés, encombrés de ronces et de branches.

Le confort, je le trouve dans les boucles de mon cerveau, des méandres, des courbes, une rondeur familière comme si j'y étais déjà venu en rêve, des virages doux. 

Les virages sont devenues des angles serrés, des chicanes difficiles à négocier, des embardées pied au plancher. 
Je ne peux pas définir la couleur des 4 murs qui accompagnent la recherche d'un nouveau confort. Ma cabane a pour cloison des bruits de chausson qui trainent, de clefs qui tournent dans des serrures, de portes qui claquent, de la clef magnétique bzzz, le crayon de bois qui remplit les cases de grilles de mots fléchés. Aujourd'hui il fait un temps pourri, la petite musique des jours gris accompagne mes délires adoucis. Je ne sais plus si j'ai le droit de me sentir simplement bien.  

Sweet dreams are made of this 
Who am I to disagree ?