Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

mercredi 28 juin 2023

La daronne

 

Sur nos photos d'enfance, on voit des sourires qui se répondent, des étreintes, des gâteaux d'anniversaire chiadés et c'est toujours ma mère qui tient le couteau pour les couper. Elle sourit sur le cliché alors que je sais qu'elle déteste ça, couper des parts équitables de truc à partager. Être une femme c'est souvent faire les tâches ingrates que personne ne veut se fader en gardant le sourire pour que la photo soit bonne et les souvenirs rieurs. Il me faudra du temps pour intégrer cette donnée, ce rôle intrinsèque de garante de la paix qui incombe à nos mères, à la plupart d’entre elles. Arrondir les angles en laissant croire que l’harmonie coule de source, un travail discret mais indispensable, du funambulisme affectif, tout un art.

Sur les photos, toujours, on lui voit quelques cernes, une fatigue qui gribouille son regard, les signes de cette vie backstage qu'on ne soupçonne pas. 

Enfant je faisais des cauchemars horribles et j'appelais ma mère, ça me demandait du courage de prononcer le mot "maman" dans la nuit salie d'angoisse, mon lit salé de larmes et de sueur. Je me demandais qui de ma mère où des monstres cachés sous mon lit arriverait le plus vite. 

C'était elle. 

Quand le silence l'emportait, que je n'avais pas le courage d'appeler à l'aide, je restais en moi-même, les yeux ouverts sur la nuit, autour de mon lit, des dents acérées mordre dans le vide, des yeux injectés de sang se penchaient sur mon cas, je ne respirais plus. 

Une lumière s'allumait, elle gommait toutes les ombres terrifiantes en moins d'une seconde et mes paupières pouvaient se fermer. Les marches de l'escalier grinçaient, le café coulait, mon sommeil avait une sentinelle et c'était elle. 

Je lui disais, je vais fuguer, j'avais surement vu ça dans un film. Un jour je l'ai fait, j'ai fugué à 300 mètres. Quelle aventure. 

Quand elle voulait me faire manger des légumes, je lui disais,  je vais appeler la ddass. Une fois, deux fois, trois fois. Un jour elle m'a dit donné le téléphone, tiens, c'est la ddass, ça a coupé court à mes conneries. Elle est drôle, ça fait bien diversion. 

Les photos de famille ont commencé à tirer la gueule, on s'est tous éparpillés, un peu ici et un peu là. Faire un collage acceptable avec des photos périmées, c'est comme couper les gâteaux, personne n'aime faire ça mais elle a sorti son plus beau sourire et son tube de glue pour que nos souvenirs retrouvent de leur superbe. 

Je suis devenue con comme un balai, alors j'ai gratté la colle, j'ai dépensé beaucoup d'énergie pour devenir un problème. Le sien. 

Tout est devenu de sa faute, ça, et ça, et ça, et encore ça. Elle disait j'ai fait ce que j'ai pu. Je disais des horreurs. Ben bravo, si c'est ça faire de ton mieux.

Elle a pris pour tout le monde et elle est restée debout. Elle n'est pas partie dans son garage réparer des trucs pas cassés, elle n'est pas partie voir ailleurs si elle y était. Elle a écouté et elle a pleuré. 

Alors les horreurs arrivaient encore : fallait pas faire de gosse, fallait prendre la pilule, bravo, super, paye ta vie de merde. 

On s'engueulait dans la  voiture, dans la cuisine et dans la rue. c'était drôle parfois alors on s'arrêtait pour rire, c'était l'entracte. 

Après on pleurait pour la forme, et puis on y repensait, on éclatait de rire, n'importe quoi.

Tu te rappelles quand je t'ai dit ça ? N'importe quoi. 

Au bout d'un moment on a renoncé aux photos, on va pas recoller et recoller des trucs qui ne tiennent plus. On en a pris des autres. On a fait table rase, on repart à zéro, qui va couper les gâteaux? 

Elle. 

On en a fait des heures de route, à chanter, à s'engueuler, à s'expliquer, à "attention maman, là je vais dégueuler" à voir des biches et des arc-en-ciel, des vallées et des plaines, à se dire : On a de la chance. 

Oui mais regarde la route quand même. 

Je l'ai appelé par son prénom pour faire ma belle, pour la faire chier.  eh oh, j'ai 16 ans, je vais pas non plus t'appeler maman. Tu me passes le pain Michèle? Et dans tes yeux je crois revoir le mal que ça t'a fait. 

Maintenant j'ai bientôt 40 ans, t'es ma daronne, ma mamoune, ma maman, t'es toujours là pour moi. 

Le parent Alpha <3






vendredi 17 février 2023

Devant mon miroir j'ai rêvé d'être une star J'ai rêvé d'être immortellement belle Ce soir j'irai voir à travers le miroir Si la vie est éternelle

 J'écoute Thomas Jolly dans Totemic et j'ai des frissons dans le ventre en repensant à Starmania. Il fait la lecture de "Sexshop Cinéma Porno" et je vois Stella Spotlight marcher dans la nuit avec du mascara qui dégouline sur ses joues mouillées de pluie, de larmes, de foutre. Il y a du rouge à lèvres sur le filtre de sa cigarette, une Marlboro 100's qu'elle jette à la moitié, écoeurée, nauséeuse.

Je pense à Stella, héroïne de mon adolescence ombrageuse. Je pense à moi, petite, brouillonne, garçonne, marchant sur le même trottoir que le glamour incarné, la féminité performée. Je talonne Stella, en tirant sur des clopes, en crachant sous la pluie comme les gars de mon village.
Dans mon miroir, ce visage de collégienne, petite, brouillonne, garçonne, je le regarde des heures sans le reconnaître. T'es qui toi ? qu'est-ce que tu fais là ?
Alors je chante à m'en donner mal au crâne, je ne suis plus personne. Je connais chacune des chansons de Starmania.
Toutes.
Je les ai tellement chantées à mes filles, pendant nos heures de peau à peau, que je pense qu'elles pourront postuler à l'underground café
J'étais petite et j'avais peur : d'être enceinte, d'avoir le sida, de rater ma vie. Stella chante le mot qui commence par un V et qui finit mal. Ce mot qui fait bégayer quand on le prononce, qui casse l'ambiance, qui plombe tout le monde. Ce mot, moi, il m'étouffe, quand j'y pense, je dissocie, je me dilue dans mon environnement, je deviens le fantôme désincarné de cette petite fille brouillonne qu'on aimait décrire comme un garçon manqué. Mais moi, j'aurais préféré être réussie et je voulais rester une enfant qui rêve de Polly Pocket et d'un monde pastel.
À l'école on apprend à mettre des capotes, on ne parle que de ça. Les capotes à un franc. Je me demande qui en utilise autour de moi. On nous fait mettre des capotes à des bananes, on a 12 ans. Ça m'a dégoutée des bananes. On nous donne des capotes mais qu'est-ce qu'on peut en faire ?
Je ne sais même pas à quoi ressemble un pénis. J'ai pas eu le temps de voir, ça s'est passé trop vite. Ce sera pour la prochaine fois.
J'ai la tête qui tourne quand, à la télévision, je vois des personnes séropositives qui ne tiennent plus debout. J'ai peur. Parce que moi, j'ai mis une capote à une banane mais c'est tout. La nuit, ça tourne en rond dans ma tête, je pleure à chaudes larmes, je ne veux pas être enceinte, je ne veux pas avoir le sida, je veux m'étendre sur l'asphalte et me laisser mourir, je crois.
Stella, aide-moi, toi qui sait que l'enfer commence par un V, que les enfants n'ont pas d'enfants, que l'univers est un star système et que la terre est une poussière d'étoile. Autrement dit, nous sommes peu de chose.
Je suis une oie blanche, je ne plombe pas l'ambiance, je casse pas le délire, je suis le garçon manqué, celui avec du gel, avec une paire de chaussettes dans le slip pour dire bas les pattes. Est-ce qu'avec une paire de chaussettes dans le slip, je suis réussie ?
Stella me tient la main, elle se fout des chaussettes, des capotes et des bananes. Elle plane à 5000, au moins, on lui fout la paix là-haut Elle se fout que je sois une oie blanche tachée de sang. Elle met le mot dans ma bouche, elle dit ce que je tais, elle me prend par la main, on se sait.