Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

vendredi 17 février 2023

Devant mon miroir j'ai rêvé d'être une star J'ai rêvé d'être immortellement belle Ce soir j'irai voir à travers le miroir Si la vie est éternelle

 J'écoute Thomas Jolly dans Totemic et j'ai des frissons dans le ventre en repensant à Starmania. Il fait la lecture de "Sexshop Cinéma Porno" et je vois Stella Spotlight marcher dans la nuit avec du mascara qui dégouline sur ses joues mouillées de pluie, de larmes, de foutre. Il y a du rouge à lèvres sur le filtre de sa cigarette, une Marlboro 100's qu'elle jette à la moitié, écoeurée, nauséeuse.

Je pense à Stella, héroïne de mon adolescence ombrageuse. Je pense à moi, petite, brouillonne, garçonne, marchant sur le même trottoir que le glamour incarné, la féminité performée. Je talonne Stella, en tirant sur des clopes, en crachant sous la pluie comme les gars de mon village.
Dans mon miroir, ce visage de collégienne, petite, brouillonne, garçonne, je le regarde des heures sans le reconnaître. T'es qui toi ? qu'est-ce que tu fais là ?
Alors je chante à m'en donner mal au crâne, je ne suis plus personne. Je connais chacune des chansons de Starmania.
Toutes.
Je les ai tellement chantées à mes filles, pendant nos heures de peau à peau, que je pense qu'elles pourront postuler à l'underground café
J'étais petite et j'avais peur : d'être enceinte, d'avoir le sida, de rater ma vie. Stella chante le mot qui commence par un V et qui finit mal. Ce mot qui fait bégayer quand on le prononce, qui casse l'ambiance, qui plombe tout le monde. Ce mot, moi, il m'étouffe, quand j'y pense, je dissocie, je me dilue dans mon environnement, je deviens le fantôme désincarné de cette petite fille brouillonne qu'on aimait décrire comme un garçon manqué. Mais moi, j'aurais préféré être réussie et je voulais rester une enfant qui rêve de Polly Pocket et d'un monde pastel.
À l'école on apprend à mettre des capotes, on ne parle que de ça. Les capotes à un franc. Je me demande qui en utilise autour de moi. On nous fait mettre des capotes à des bananes, on a 12 ans. Ça m'a dégoutée des bananes. On nous donne des capotes mais qu'est-ce qu'on peut en faire ?
Je ne sais même pas à quoi ressemble un pénis. J'ai pas eu le temps de voir, ça s'est passé trop vite. Ce sera pour la prochaine fois.
J'ai la tête qui tourne quand, à la télévision, je vois des personnes séropositives qui ne tiennent plus debout. J'ai peur. Parce que moi, j'ai mis une capote à une banane mais c'est tout. La nuit, ça tourne en rond dans ma tête, je pleure à chaudes larmes, je ne veux pas être enceinte, je ne veux pas avoir le sida, je veux m'étendre sur l'asphalte et me laisser mourir, je crois.
Stella, aide-moi, toi qui sait que l'enfer commence par un V, que les enfants n'ont pas d'enfants, que l'univers est un star système et que la terre est une poussière d'étoile. Autrement dit, nous sommes peu de chose.
Je suis une oie blanche, je ne plombe pas l'ambiance, je casse pas le délire, je suis le garçon manqué, celui avec du gel, avec une paire de chaussettes dans le slip pour dire bas les pattes. Est-ce qu'avec une paire de chaussettes dans le slip, je suis réussie ?
Stella me tient la main, elle se fout des chaussettes, des capotes et des bananes. Elle plane à 5000, au moins, on lui fout la paix là-haut Elle se fout que je sois une oie blanche tachée de sang. Elle met le mot dans ma bouche, elle dit ce que je tais, elle me prend par la main, on se sait.

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