Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

vendredi 22 avril 2022

Je me laisse aller

 Réveillée avant la sonnerie

Les cauchemars en trombe
Me reviennent
Et dans le noir,
hantée
Par vos yeux collés
De l'eau sur le visage
les doigts dans les cheveux
Je démêle les nœuds
de la nuit
Toilettes de chat
café
J'attrape des vêtements
un haut, un bas
Deuxième café
manteau
écharpe
En deux temps
trois mouvements
Habillée
La porte claque
La rue
Le froid
mes joues rouges
Je cours
folle
d'amour
Pour vous trois
7h40
De jeunes gens alcoolisés
Je pense
Jeunes
Gens
Comme si j'étais
une vieille
Personne
Odeur de clopes, d'alcool
Je pense
à un autre café
à votre solitude
Je serre fort les paupières
Je regarde mes vêtements
Pas terrible, vraiment
On peut dire que je me laisse aller
On peut dire ce qu'on veut
Je distingue
L'important
de ce qui est devenu
sans intérêt
Ce qu'on appelle
Se laisser aller
Aux chaussettes trouées
Dépareillées
Cheveux hirsutes
Aux vêtements lâches
Au confort
Je cours vers la vue sur les Vosges,
La vue cathédrale
La vue cathéter
Le tram trop lent
On a de la chance avec le temps
L'haleine des fêtards à travers le masque
La nuit qui sort par leurs pores
Je me laisse aller
C'est ce qui se dit
Des personnes pour qui
Le centre s'est déplacé
Je me laisse aller
Excentrée
Les mains dans le cambouis
pour démêler les nœuds
De la vie
Je me laisse aller
À l'amour infini

Course gratuite

 J'étais en avance au tram ce matin, heureuse de me dire allez à 8h20 max je suis à Hautepierre.

Mais la vie m'a dit oh toi, fais pas ta belle, c'est moi qui décide, d'accord ?
Alors le tram s'est arrêté pour une durée indéterminée. J'ai perdu mon avance et un peu ma bonne humeur mais on reste frais.
Je marche jusqu'à la gare, je croise des grappes de gens qui en reviennent, mon cerveau me dit ça, ça sent pas bon.
Je lui réponds arrête de nous porter la poisse, avec tes conneries on va se viander, je peux pas marcher vite et t'écouter
OK OK
À la station gare centrale, je cours, j'y crois, je dévale les escaliers
Mon cerveau : ton lacet est défait
Moi : sérieux, ta gueule
Un videur me fait des yeux que je connais très bien et qui veulent dire : c'est mort, désolé
Je sors de la gare et dehors il fait beau comme ça devrait pas être permis quand on est dans la merde. Je regarde ma bonne humeur claquée au sol. Le stress me fait taper les mots clefs : "bus gare Strasbourg hôpital Hautepierre café attaque de panique xanax au secours "
Mon cerveau : pourquoi pas un taxi ?
Allez, j'ai jamais fait de crise d'angoisse dans un taxi et c'est pour aller à l'hosto donc à la rigueur je serais au bon endroit pour croire que je vais mourir d'une crise cardiaque, d'un pneumothorax spontané, d'une rupture de l'aorte ou de ma connerie.
Je respire comme une noyée et je n'arrive pas à mettre la ceinture. Le chauffeur me dit laissez la ceinture, ne vous stressez pas.
Vous travaillez à l'hôpital ?
Non, je vais voir mes filles
Elles sont hospitalisées en même temps ?
Oui
Depuis longtemps ?
Depuis qu'elles sont nées, le 22 décembre
Ah c'est des jumelles
Oui
Alors je raconte vite fait, de la gare à Hautepierre on n'a pas le temps de faire la version longue.
Mon cerveau : il en a rien à foutre en fait, ça s'appelle être commerçant, ça
Moi : pffff
Le chauffeur a un regard qui me touche celui des gens simples qui ne cherchent pas midi à quatorze heure.
Dans le rétro je retrouve ma bonne humeur, je regarde l'heure sur mon téléphone, ça va encore.
Il me laisse au dépose minute et quand je cherche mon argent il me dit non mais madame, ne cherchez pas, c'est pour moi la course, allez vous occuper de vos filles, bon courage surtout.
Bonne humeur : ok
Heure d'arrivée : à peu près ok
Larme à l'œil : ok