Vendredi soir, les regrets me serrent la gorge, je suis sidérée, il m'est difficile de respirer. Je dis à Isa, putain, j'ai tué clochette. Pourquoi j'ai fait ça ? Pour qui je me suis prise ? Elle n'allait pas si mal, après tout.
Je regarde le plafond et je pleure à chaudes larmes. Tout me fait horreur, les poils qui volent dans le courant d'air, la cagette en carton dans laquelle tu t'étais mise à dormir toute la journée, les gamelles, la litière, le canapé, la douche. Tu avais pour lubie de dormir dans la douche quand il faisait chaud. La veille, tu étais venue dormir entre nous, ça faisait longtemps que tu ne nous avais pas fait une Chimène Badi. Je ne m'en suis pas aperçue.
Ça s'est cassé la gueule après l'arrivée des bébés à la maison, tu perdais du poids et plus de poils que d'habitude, incroyable ce que j'ai balayé en deux mois.
Tu restais caline, tu sautais sur la table de la cuisine, à 18 ans, il faut le voir pour le croire. Un chat sur la table de la cuisine, c'est un choix éducatif discutable mais j'ai toujours tenu en haute estime la capacité des chats à nous considérer comme leur laquais et ridiculiser nos principes en faisant ce qu'ils veulent.
Toi, tu buvais dans mon verre et mangeais dans mon assiette, tu piquais dans mon frigo, tu l'ouvrais pour te rafraîchir, tu me piétinais si j'étais sur ton chemin, tu me réveillais, tu venais contre moi quand tu avais froid, quand tu avais faim, mais aussi, et c'était le cas de figure le plus fréquent : tu venais pour moi.
J'ai vécu des jours sombres dont tu étais la seule lumière.
Tu étais la partenaire idéale des journées alanguies passées à lire, en écoutant France Musique, en prenant des airs, en piquant du nez. Tu étais là quand je rentrais dans des états critiques et que je pleurais des jours entiers la sérotonine sacrifiée sur l'autel de la défonce. Tu ne m'en voulais pas. C'est comme ça.
Tu t'enroulais contre mon ventre et tu ronronnais comme un petit tracteur. Nous n'étions là pour personne.
J'ai tant de souvenirs du temps passé ensemble. C'est long 18 ans, et, à vrai dire, je peine à me souvenir de la vie avant toi, il y a eu l'enfance, l'adolescence, les turbulences, une ambulance, et toi.
J'étais en miettes quand tu es arrivée dans ma vie, j'avais un grand besoin de compagnie, j'ai finalement trouvé ma plus grande amie.
Vendredi matin, je te tiens tout contre moi, ma grande amie, et nous attendons l'arrivée d'Isabelle pour les aurevoirs.
Dans la salle d'attente, les animaux et leurs humains se succédent, moi je suis en larmes, tu ronronnes et te blottis. Je regarde tes yeux jaunes pour ne jamais les oublier. J'embrasse le sommet de ton crâne, je te dis que je t'aime, que tu vas me manquer, c'est si triste.
Derrière mes sanglots je rends son sourire à une dame qui regarde sans pudeur notre romance.
Elle vient de poser son chat sur la balance, il fait 8 fois ton poids et s'appelle Gelato.
Elle dit son nom en boucle et moi j'entends "j'ai la taupe..." c'est trop con, ça me fait rire, je l'écris à Isa en guise de baromètre de l'humeur, qu'elle sente que je suis pas en plein drama.
Je l'écris à ma mère aussi. Je l'ai eu au téléphone sur le chemin qui nous a conduites à ce moment intense à côté d'une vieille curieuse qui a envie de chier et son chat monstroplante qui dégouline de sa caisse de transport.
Elle me dit, moi, mon chat je ne pourrais jamais le tenir comme vous faites, il me lacère.
Avec ma voix morveuse je lui réponds, on se fait nos adieux. Je me fais de la peine quand je m'entends parler. Je suis vraiment en train de dire ça ?
Elle me demande ton âge, et ce que tu as.
Hyperthyroïdie sévère, insuffisance rénale, déshydratation, vieillesse.
Je me justifie, j'ai pas envie de tirer sur la corde pour interagir une heure par jour avec un chat fatigué et inconfortable. Même si elle ronronne et qu'elle saute sur les tables. Même si elle a de l'appétit.
Elle dit rien. J'ai peur qu'elle me juge. Qu'elle se dise que je devrais te faire hospitaliser, te réhydrater, te ramener à la maison.
Du coup j'ajoute : si je peux lui éviter de vivre une vague de chaleur supplémentaire...
Elle a aussi dû faire euthanasier un chat de 18 ans. Je lui demande combien de temps ça lui a pris pour aller mieux.
Alors elle me dit qu'elle pense à lui tous les jours, qu'on s'en remet jamais, que c'est comme la perte d'un enfant.
Elle ne doit pas avoir d'enfant pour dire ça, madame j'ai la taupe.
Elle m'a saoulée, je retourne à mes je t'aime et mes bisous.
Le chat du cabinet te tourne autour et te regarde comme si tu étais la statue vivante de la sagesse. Peut-être que les chats ont le respect des vieux, pas comme nous. Peut-être qu'il te voit comme un genre de maitre Yoda tout rabougri.
Tu le regardes avec un peu de dédain.
T'as dû lui dire : mourir je vais, nous laisser tu dois, jeune padawan.
Il s'est cassé.
Deux fois, ces dernières années, tu m'as donné l'impression d'être au bout du rouleau mais tu revenais d'entre les morts. Je n'étais pas prête à te voir partir. La première fois, c'était l'hiver, tu étais très amaigrie et ne mangeais plus, tu miaulais sans arrêt. J'étais dans tous mes états. T'as dû voir que j'allais pas le gérer et tu as remonté la pente.
Ensuite, à l'été 2020, tu t'es bien rétamée, j'ai déboulé en larmes au cabinet vétérinaire. On m'a rien promis mais tu as survécu. J'étais partie en trombe au chevet de Ben, il est mort et nous sommes parties plusieurs semaines.
T'étais moribonde, j'avais laissé un chèque en blanc sur la table au cas où... Pour payer l'euthanasie. À notre retour tu avais repris du poil de la bête. J'ai déchiré le chèque.
Vendredi matin, tu ne pèses rien dans la caisse de transport.
Je dis à la véto, je vais vous parler de but en blanc, je trouve qu'elle se dégrade vite et que ça sent le sapin.
On fait le point, elle t'ausculte, elle te fait une prise de sang pour "voir si les reins c'est la cata" tu nous regardes, attentive, tu tends la patte, coopérative.
Tu ne te débats pas et dans ton regard calme j'ai l'impression de lire des encouragements : allez ma belle, tu vas y arriver, on va la faire cette piqûre et tu vas gérer comme une cheffe.
Quand elle revient avec les resultats d'analyse, je bloque sur la feuille qui confirme que tu pètes pas la forme, et je dis, bon, on va le faire, je vais appeler mon épouse parce que je préfère ne pas être seule.
J'ai l'impression que tu as attendu de me voir assez solide pour lâcher la rampe. Peut-être que tu t'es dit, c'est bon, elle ne va pas se jeter sous un train ou sur un dealer, elle va y arriver, ça va aller. Et peut-être que je t'ai entendue.
C'est dur de vivre sans toi, je te vois partout. Tu nous manques, tu manques à Pepita qui te cherche et se couche à ta place, dans tes différentes planques.
Tu as eu raison de me faire confiance, j'encaisse ma peine sans en faire un spectacle de mauvais goût. J'ai arrêté de performer la tristesse et surtout j'ai pris la mesure de mon courage, et je le dis en toute humilité.
Je remonte des vieux albums, des photos de toi m'apaisent et je tombe sur la photo que j'avais prise de l'emballage froissé d'une papillote, je lis cette citation attribuée à Bette Davis : Vieillir, c'est pas pour les mauviettes.
Je souris en regardant rouler une touffe de tes poils comme dans un film de Sergio Leone. Ils vont me manquer même si c'est difficile à croire.
Je regarde les petites se chercher sur leur tapis, je pense aux derniers mois et je te suis reconnaissante d'avoir attendu que ça se calme pour amorcer ton déclin.
J'imagine les quelques notes d'une intro d'Ennio Moricone. Et je me dis que si on a appris quelque chose toutes ensemble, c'est qu'on n'est clairement pas des mauviettes