Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

mardi 26 juillet 2022

Clochette Zonk, Meilleur chat du monde 2004- 2022


Vendredi soir, les regrets me serrent la gorge, je suis sidérée, il m'est difficile de respirer. Je dis à Isa, putain, j'ai tué clochette. Pourquoi j'ai fait ça ? Pour qui je me suis prise ? Elle n'allait pas si mal, après tout.
Je regarde le plafond et je pleure à chaudes larmes. Tout me fait horreur, les poils qui volent dans le courant d'air, la cagette en carton dans laquelle tu t'étais mise à dormir toute la journée, les gamelles, la litière, le canapé, la douche. Tu avais pour lubie de dormir dans la douche quand il faisait chaud. La veille, tu étais venue dormir entre nous, ça faisait longtemps que tu ne nous avais pas fait une Chimène Badi. Je ne m'en suis pas aperçue.
Ça s'est cassé la gueule après l'arrivée des bébés à la maison, tu perdais du poids et plus de poils que d'habitude, incroyable ce que j'ai balayé en deux mois.
Tu restais caline, tu sautais sur la table de la cuisine, à 18 ans, il faut le voir pour le croire. Un chat sur la table de la cuisine, c'est un choix éducatif discutable mais j'ai toujours tenu en haute estime la capacité des chats à nous considérer comme leur laquais et ridiculiser nos principes en faisant ce qu'ils veulent.
Toi, tu buvais dans mon verre et mangeais dans mon assiette, tu piquais dans mon frigo, tu l'ouvrais pour te rafraîchir, tu me piétinais si j'étais sur ton chemin, tu me réveillais, tu venais contre moi quand tu avais froid, quand tu avais faim, mais aussi, et c'était le cas de figure le plus fréquent : tu venais pour moi.
J'ai vécu des jours sombres dont tu étais la seule lumière.
Tu étais la partenaire idéale des journées alanguies passées à lire, en écoutant France Musique, en prenant des airs, en piquant du nez. Tu étais là quand je rentrais dans des états critiques et que je pleurais des jours entiers la sérotonine sacrifiée sur l'autel de la défonce. Tu ne m'en voulais pas. C'est comme ça.
Tu t'enroulais contre mon ventre et tu ronronnais comme un petit tracteur. Nous n'étions là pour personne.
J'ai tant de souvenirs du temps passé ensemble. C'est long 18 ans, et, à vrai dire, je peine à me souvenir de la vie avant toi, il y a eu l'enfance, l'adolescence, les turbulences, une ambulance, et toi.
J'étais en miettes quand tu es arrivée dans ma vie, j'avais un grand besoin de compagnie, j'ai finalement trouvé ma plus grande amie.
Vendredi matin, je te tiens tout contre moi, ma grande amie, et nous attendons l'arrivée d'Isabelle pour les aurevoirs.
Dans la salle d'attente, les animaux et leurs humains se succédent, moi je suis en larmes, tu ronronnes et te blottis. Je regarde tes yeux jaunes pour ne jamais les oublier. J'embrasse le sommet de ton crâne, je te dis que je t'aime, que tu vas me manquer, c'est si triste.
Derrière mes sanglots je rends son sourire à une dame qui regarde sans pudeur notre romance.
Elle vient de poser son chat sur la balance, il fait 8 fois ton poids et s'appelle Gelato.
Elle dit son nom en boucle et moi j'entends "j'ai la taupe..." c'est trop con, ça me fait rire, je l'écris à Isa en guise de baromètre de l'humeur, qu'elle sente que je suis pas en plein drama.
Je l'écris à ma mère aussi. Je l'ai eu au téléphone sur le chemin qui nous a conduites à ce moment intense à côté d'une vieille curieuse qui a envie de chier et son chat monstroplante qui dégouline de sa caisse de transport.
Elle me dit, moi, mon chat je ne pourrais jamais le tenir comme vous faites, il me lacère.
Avec ma voix morveuse je lui réponds, on se fait nos adieux. Je me fais de la peine quand je m'entends parler. Je suis vraiment en train de dire ça ?
Elle me demande ton âge, et ce que tu as.
Hyperthyroïdie sévère, insuffisance rénale, déshydratation, vieillesse.
Je me justifie, j'ai pas envie de tirer sur la corde pour interagir une heure par jour avec un chat fatigué et inconfortable. Même si elle ronronne et qu'elle saute sur les tables. Même si elle a de l'appétit.
Elle dit rien. J'ai peur qu'elle me juge. Qu'elle se dise que je devrais te faire hospitaliser, te réhydrater, te ramener à la maison.
Du coup j'ajoute : si je peux lui éviter de vivre une vague de chaleur supplémentaire...
Elle a aussi dû faire euthanasier un chat de 18 ans. Je lui demande combien de temps ça lui a pris pour aller mieux.
Alors elle me dit qu'elle pense à lui tous les jours, qu'on s'en remet jamais, que c'est comme la perte d'un enfant.
Elle ne doit pas avoir d'enfant pour dire ça, madame j'ai la taupe.
Elle m'a saoulée, je retourne à mes je t'aime et mes bisous.
Le chat du cabinet te tourne autour et te regarde comme si tu étais la statue vivante de la sagesse. Peut-être que les chats ont le respect des vieux, pas comme nous. Peut-être qu'il te voit comme un genre de maitre Yoda tout rabougri.
Tu le regardes avec un peu de dédain.
T'as dû lui dire : mourir je vais, nous laisser tu dois, jeune padawan.
Il s'est cassé.
Deux fois, ces dernières années, tu m'as donné l'impression d'être au bout du rouleau mais tu revenais d'entre les morts. Je n'étais pas prête à te voir partir. La première fois, c'était l'hiver, tu étais très amaigrie et ne mangeais plus, tu miaulais sans arrêt. J'étais dans tous mes états. T'as dû voir que j'allais pas le gérer et tu as remonté la pente.
Ensuite, à l'été 2020, tu t'es bien rétamée, j'ai déboulé en larmes au cabinet vétérinaire. On m'a rien promis mais tu as survécu. J'étais partie en trombe au chevet de Ben, il est mort et nous sommes parties plusieurs semaines.
T'étais moribonde, j'avais laissé un chèque en blanc sur la table au cas où... Pour payer l'euthanasie. À notre retour tu avais repris du poil de la bête. J'ai déchiré le chèque.
Vendredi matin, tu ne pèses rien dans la caisse de transport.
Je dis à la véto, je vais vous parler de but en blanc, je trouve qu'elle se dégrade vite et que ça sent le sapin.
On fait le point, elle t'ausculte, elle te fait une prise de sang pour "voir si les reins c'est la cata" tu nous regardes, attentive, tu tends la patte, coopérative.
Tu ne te débats pas et dans ton regard calme j'ai l'impression de lire des encouragements : allez ma belle, tu vas y arriver, on va la faire cette piqûre et tu vas gérer comme une cheffe.
Quand elle revient avec les resultats d'analyse, je bloque sur la feuille qui confirme que tu pètes pas la forme, et je dis, bon, on va le faire, je vais appeler mon épouse parce que je préfère ne pas être seule.
J'ai l'impression que tu as attendu de me voir assez solide pour lâcher la rampe. Peut-être que tu t'es dit, c'est bon, elle ne va pas se jeter sous un train ou sur un dealer, elle va y arriver, ça va aller. Et peut-être que je t'ai entendue.
C'est dur de vivre sans toi, je te vois partout. Tu nous manques, tu manques à Pepita qui te cherche et se couche à ta place, dans tes différentes planques.
Tu as eu raison de me faire confiance, j'encaisse ma peine sans en faire un spectacle de mauvais goût. J'ai arrêté de performer la tristesse et surtout j'ai pris la mesure de mon courage, et je le dis en toute humilité.
Je remonte des vieux albums, des photos de toi m'apaisent et je tombe sur la photo que j'avais prise de l'emballage froissé d'une papillote, je lis cette citation attribuée à Bette Davis : Vieillir, c'est pas pour les mauviettes.
Je souris en regardant rouler une touffe de tes poils comme dans un film de Sergio Leone. Ils vont me manquer même si c'est difficile à croire.
Je regarde les petites se chercher sur leur tapis, je pense aux derniers mois et je te suis reconnaissante d'avoir attendu que ça se calme pour amorcer ton déclin.
J'imagine les quelques notes d'une intro d'Ennio Moricone. Et je me dis que si on a appris quelque chose toutes ensemble, c'est qu'on n'est clairement pas des mauviettes

vendredi 22 avril 2022

Je me laisse aller

 Réveillée avant la sonnerie

Les cauchemars en trombe
Me reviennent
Et dans le noir,
hantée
Par vos yeux collés
De l'eau sur le visage
les doigts dans les cheveux
Je démêle les nœuds
de la nuit
Toilettes de chat
café
J'attrape des vêtements
un haut, un bas
Deuxième café
manteau
écharpe
En deux temps
trois mouvements
Habillée
La porte claque
La rue
Le froid
mes joues rouges
Je cours
folle
d'amour
Pour vous trois
7h40
De jeunes gens alcoolisés
Je pense
Jeunes
Gens
Comme si j'étais
une vieille
Personne
Odeur de clopes, d'alcool
Je pense
à un autre café
à votre solitude
Je serre fort les paupières
Je regarde mes vêtements
Pas terrible, vraiment
On peut dire que je me laisse aller
On peut dire ce qu'on veut
Je distingue
L'important
de ce qui est devenu
sans intérêt
Ce qu'on appelle
Se laisser aller
Aux chaussettes trouées
Dépareillées
Cheveux hirsutes
Aux vêtements lâches
Au confort
Je cours vers la vue sur les Vosges,
La vue cathédrale
La vue cathéter
Le tram trop lent
On a de la chance avec le temps
L'haleine des fêtards à travers le masque
La nuit qui sort par leurs pores
Je me laisse aller
C'est ce qui se dit
Des personnes pour qui
Le centre s'est déplacé
Je me laisse aller
Excentrée
Les mains dans le cambouis
pour démêler les nœuds
De la vie
Je me laisse aller
À l'amour infini

Course gratuite

 J'étais en avance au tram ce matin, heureuse de me dire allez à 8h20 max je suis à Hautepierre.

Mais la vie m'a dit oh toi, fais pas ta belle, c'est moi qui décide, d'accord ?
Alors le tram s'est arrêté pour une durée indéterminée. J'ai perdu mon avance et un peu ma bonne humeur mais on reste frais.
Je marche jusqu'à la gare, je croise des grappes de gens qui en reviennent, mon cerveau me dit ça, ça sent pas bon.
Je lui réponds arrête de nous porter la poisse, avec tes conneries on va se viander, je peux pas marcher vite et t'écouter
OK OK
À la station gare centrale, je cours, j'y crois, je dévale les escaliers
Mon cerveau : ton lacet est défait
Moi : sérieux, ta gueule
Un videur me fait des yeux que je connais très bien et qui veulent dire : c'est mort, désolé
Je sors de la gare et dehors il fait beau comme ça devrait pas être permis quand on est dans la merde. Je regarde ma bonne humeur claquée au sol. Le stress me fait taper les mots clefs : "bus gare Strasbourg hôpital Hautepierre café attaque de panique xanax au secours "
Mon cerveau : pourquoi pas un taxi ?
Allez, j'ai jamais fait de crise d'angoisse dans un taxi et c'est pour aller à l'hosto donc à la rigueur je serais au bon endroit pour croire que je vais mourir d'une crise cardiaque, d'un pneumothorax spontané, d'une rupture de l'aorte ou de ma connerie.
Je respire comme une noyée et je n'arrive pas à mettre la ceinture. Le chauffeur me dit laissez la ceinture, ne vous stressez pas.
Vous travaillez à l'hôpital ?
Non, je vais voir mes filles
Elles sont hospitalisées en même temps ?
Oui
Depuis longtemps ?
Depuis qu'elles sont nées, le 22 décembre
Ah c'est des jumelles
Oui
Alors je raconte vite fait, de la gare à Hautepierre on n'a pas le temps de faire la version longue.
Mon cerveau : il en a rien à foutre en fait, ça s'appelle être commerçant, ça
Moi : pffff
Le chauffeur a un regard qui me touche celui des gens simples qui ne cherchent pas midi à quatorze heure.
Dans le rétro je retrouve ma bonne humeur, je regarde l'heure sur mon téléphone, ça va encore.
Il me laisse au dépose minute et quand je cherche mon argent il me dit non mais madame, ne cherchez pas, c'est pour moi la course, allez vous occuper de vos filles, bon courage surtout.
Bonne humeur : ok
Heure d'arrivée : à peu près ok
Larme à l'œil : ok

dimanche 18 juillet 2021

Dimanche chagrin

 Je regarde un pigeon blessé attendre un secours que je ne peux pas lui apporter.

Il me regarde aussi mais va savoir ce qu'il voit, une fille spirale à carreaux qui grimace derrière des lunettes noires
Aucun autre pigeon s'approche, peut-être qu'ils attendent sa mort pour le bouffer
Pas de respect chez les pigeons

En même temps je m'attends à quoi ? À une ambulance de pigeons qui le récupère pour l'emmener en réa ?

Je croise un vieux sur la passerelle Camille Claudel, je suis en pleine quinte de toux, il me regarde comme une tuberculeuse, je suis sur le point de dire un truc du genre

lol j'ai pas le covid hein ptdr

Mais en fait qu'il aille un peu se faire foutre avec son regard en biais
Si j'avais été en train de gerber ma cuite de la veille il m'aurait même pas calculée parce que c'est pas contagieux d'être minable.

Une heure plus tôt au café j'ai déjà dû gérer une quinte de toux, la serveuse a posé un verre d'eau fraîche devant moi, elle a fait un clin d'œil et j'ai grillé son sourire avec les dents sous le masque.

Moi j'ai souri avec les dents et sans masque

J'ai failli rentrer en collision avec 3 jogger en marchant sur les quais. J'ai pas aimé ce que j'ai ressenti, genre bouge grosse, tu vas niquer mon chrono
J'ai pensé à une chanson débile pour pas m'agacer trop longtemps

Y'a trop de gens qui courent
Et qui ne me voient pas
Y'en a un qui va me rentrer dedans
Et qui va manger ses dents

Il était pas 8h quand j'ai traversé un nuage de fumée en longeant le cimetière Saint-Urbain. Un gars se fumait un gros joint devant un monticule de terre fraîche surmonté de deux bouquets, deux bandeaux. À mon frère, à mon père.

Je me suis demandé s'il avait dormi, si c'était un frère ou un fils.

J'écris des phrases pour me tenir compagnie
Des phrases de papillotes
je me sens lourde et mal calibrée
Je suis comme un colis suspect qui attend bêtement qu'on vienne le récupérer avant de se faire dessouder

En rentrant chez moi, un cycliste frôle mes orteils et là c'est à peine trop. Mon cœur a marqué le coup en sautant un battement, j'ai fait le tchip de blanc en disant cycliste de merde. Il a pris pour le vieux, pour l'individualisme des pigeons cannibales, pour la toux qui gratte ma gorge, pour la mort du père, celle du frère, pour les étoiles jaunes que j'ai vu marcher hier épinglées sur des trépanés, pour les joggers, pour les colis suspects, pour mon début de migraine, pour le retour de la chaleur et pour tout le tremblement.

samedi 19 juin 2021

Armoire et Tartine

 Hier à auchan, fin de matinée, j'attends mon tour à la caisse. J'avais remarqué un gars agité qui faisait chier dans les rayons mais sans plus. Il arrive aux caisses automatiques et commence à râler parce que la plupart d'entre elles ne sont pas en service.

Là, t'as le mec juste avant moi, une armoire avec une bonne tête d'agglo qui lui dit : arrête de foutre le bordel.
L'autre, visiblement beurré comme une tartine : quoi, qu'est-ce que tu me parles là toi ?
L'armoire le prévient, si tu fermes pas ta gueule tu vas t'en prendre une, la tartine qui dit bah viens, viens m'en mettre une.
Ça dure une minute entre celui qui dit je vais te taper et celui qui dit tape moi.
Là t'as l'armoire qui va coller son front au front de l'autre qui fait plus trop le malin et qui bégaie comme un perdu avec ses litres d'alcool dans le sang qui se mélangent à l'adrénaline.
Je commence un peu à avoir envie que ça se tape quand j'entends la caissière appeler la sécurité dans son micro. Le grand, ça lui remet les idées en place. Personne n'arrive alors je me demande si c'était pas du bluff le coup de la sécurité.
Il revient devant moi, je me sens un peu coconne avec ma salade en sachet dans les mains et ma déception sordide de pas avoir assisté à un combat de coq.
J'ai jamais compris le délire du front à front, c'est beaucoup d'intimité, je me dis que les mecs ne savent plus quoi inventer pour se comparer la bite mais ok.
Quand l'armoire passe à la caisse et règle son flacon de petit marseillais et son basilic ducros qui se décarcasse, il fait une remarque du genre c'est de pire en pire, un truc un peu vieille france alors qu'il n'a pas 30 ans.
Je pose ma salade et je dis bonjour à la caissière et je dis eh ben, ils sont chauds là les gars.
Elle me dit oui, je fais même plus attention.
Je paye et elle ajoute, c'est un bidasse le grand. J'adore qu'elle dise bidasse. Mon père c'était un bidasse aussi sauf qu'il faisait pas du front à front. Je dis, ah oui, la coupe de cheveux ça fait bidasse. Là je lui tends mon billet de 5 et je dis bonne journée, bon courage. Elle dit ça me passe au dessus de la tête tout ça. J'ai regardé autour de moi en sortant des fois qu'ils soient en train de se terminer dans un coin. Je pense que la tartine s'est barré fissa pour pas que ça se finisse par une grosse mandale.
Faut quand même être con pour passer une minute à dire : je vais te taper, ben viens, je vais t'en mettre une, bah vas-y
Tout ça pour faire un combat de fronts avec les masques sous le nez.
Mais je reconnais qu'il faut sûrement être aussi un peu con pour sortir les pop corn et se réjouir d'une embrouille.

jeudi 17 juin 2021

Tu diras rien //

Une patiente me dit hier : quand je vais sortir d'ici, je vais raconter des trucs, personne ne va me croire. Je reste silencieuse parce que j'aime de moins en moins la ramener, donner mon avis et ma petite expérience sur tout et n'importe quoi. J'ai envie de silence alors je donne l'exemple. Mais ça ne m'empêche pas de penser et, tout ce que je pourrais dire se bouscule dans ma tête pour s'y éclater en douceur comme des bulles dont il ne reste rien.

Ce qui va te surprendre surtout, c'est que personne ne te demandera quoi que ce soit

On se dira que tu vas bien, la preuve, tu es là

On s'intéressera pas à ce pouvoir d'abnégation qui t'a aidée à supporter la vue des pyjamas merdeux

On s'en foutra des gens qui pique du nez dans leur brandade de morue

De ceux qui ne savent pas lever leur putains de pied et qui trainent leurs chaussons dans tes nuits, qui râclent ton sommeil et grignotent ta patience

Tout ça et tout le reste, tu ne pourras pas le dire, tu seras la dépositaire de nombreux secrets

ça va te laisser un souvenir diffus, comme lorsqu'on se réveille d'un rêve qui n'est pas vraiment un rêve, ni un cauchemar d'ailleurs, un bordel étrange auquel je te souhaite de ne pas accorder trop d'importance

Tu auras envie de parler de ces histoires inimaginables qu'on t'a racontées et tu te confronteras à un malaise qui te passera l'envie de revenir sur le sujet

Tu commenceras des phrases que tu ne finiras jamais

Tu repenseras longtemps à telle ou telle personne

Tu te poseras la question de leur présence sur terre, est-ce qu'ils ont trouvé une place dans le monde

Tu les recroiseras peut-être

Tu les éviteras sans doute

Tu te sentiras plus que jamais proche des gens qui vivent à côté de la plaque

Tu auras envie de fuir les personnes bien intentionnées qui décident où se situe cette plaque

Tu renonceras à des lauriers pourtant bien mérités pour avoir supporté le cri strident des angoisses des autres, leurs coups de poing dans les murs qui te font vibrer tes viscères

Ton silence pèsera sur tes épaules

Tu le combleras de propos inoffensifs

Tu te consoleras à la lueur de tes progrès

Il y aura des malentendus, des quiproquo

Tu vas pleurer un peu quand ça te manquera

Tu vas trouver l'extérieur chiant alors que là tu en crèves d'envie, de l'extérieur

Tu mettras du temps à oublier des cicatrices trop profondes vues sur des bras trop vides

Des histoires de vie qui font baisser la tête

Tu pourras enfin poser ce bouclier qui te protège de ta propre empathie

Tu auras appris à dire : je suis désolée de ce qui t'es arrivé

Et à te taire, parce que c'est la meilleure chose à faire

Tu sauveras personne, autant te le mettre dans le crane une fois pour toutes

Tu vas consolider ton armure

Il va falloir doser, je préfère te dire que c'est pas simple

Tu vas plus savoir si tu es dedans ou dehors

Tu sortiras juste de ton rêve tout chelou, tout pété

On ne te croira pas, non

Tu diras rien

et ça passera, parce que tout passe



mercredi 16 juin 2021

Recoudre à vif

Recoudre tout ce qu'on a déchiré, à vif

Panser sans anesthésie
Se confronter aux souvenirs que la marée peut charrier
Aux déchets que les vagues laissent derrière elles en regagnant le large
Dans un premier temps j'étais comme galvanisée
C'est facile de refuser de manger quand on n'a pas faim
Dire non n'étant pas ma spécialité
Je me mets dans des situations où il ne faut pas le dire plus de deux fois
On me demande : c'est pour toujours ?
J'aime bien cette question
J'aime bien les grands mots
Les grands remèdes
Les jamais, les toujours
Ça change de pourquoi pas, on verra
Je dis non
T'es sûre
Certaine
L'alcool me met mal à l'aise
Les gens ivres me mettent mal à l'aise
Ils me tendent un miroir que j'ai envie de fracasser
Passer autant de temps en ma compagnie c'est le prix à payer
Tu te regardes refuser
T'es sûre
Certaine
... Et tu te fais chier...
Vraiment ?
Oui oui
Avoir toute sa tête ça peut rendre dingue
Ce qui t'éloigne des autres te rapproche de ton nombril
C'est pas jojo de près un nombril
Tu regardes techniquement le travail à faire pour consolider la charpente
La grande église du Non, merci
Il fait froid et ça résonne
Envie de foutre le feu
Trois mois donc
Première manche d'une éclosion
Je sais qu'il y aura d'autres saisons, d'autres épisodes
Ça va se terminer sur du yoga et des brocolis cette histoire
Avant de devenir complètement chiante je dois apprendre à me faire chier
À accepter le miroir qu'on me tend
À pardonner au reflet
À me pardonner le ridicule qui ne m'a tuée
À me pardonner d'avoir répondu oui avant même la fin de la question
J'ai coché toutes les cases
Je savais pas que j'étais filmée
Un épisode par jour
Putain mais c'est pas vrai
Je recouds à vif tout ce que j'ai déchiré
Sans anesthésie
Sans péridurale
Je pensais ne plus y penser
On m'a prévenu pourtant
C'est pour la vie
Je modèle un Ego en mie de pain
J'espère trouver les bonnes dimensions
Trois mois
C'est rien et c'est beaucoup
Trois mois c'est 90 jours de
Non
T'es sûre ?
Certaine
Mais je suis sûre de rien du tout et sûrement pas Indestructible
Je vis le retour des symptômes dans la sobriété et c'est bien plus éprouvant que lorsqu'on peut faire diversion avec toutes sortes de poisons
On ne peut jurer de rien mais bon
3 mois
Quatre-vingt dix jours