Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

samedi 27 mars 2021

Space Oddity

Je marche sur le sol du parc détrempé par les giboulées capricieuses de la semaine dernière. La météo colle à mes émotions comme la bouillasse au bas de mon pantalon. Dans le parc je chante seule, je tourne sur moi-même toute seule, je pleure un peu, seule, je parle à mon comité de soutien et aussi aux personnes auxquelles j'ai choisi de mentir pour me protéger d'un ensemble de projection négative, d'une imagerie inquiétante faite de camisole, d'intarissables mélopées, et de sarabande incongrue.

 Alsace Horror Story.

 Je pense à l'histoire de Pierre Bodein, qui se fait passer pour un fou afin d'échapper à une énième condamnation. Fin des années 80, le comité d'experts est unanime et conclut à un tableau clinique spectaculaire comme je le lis sur la fiche wikipédia de celui qu'on appelle Pierrot le fou. En 92, il s'échappe de l'hôpital d'Erstein et commence une cavale sanglante après avoir braqué une caisse, une banque et une armurerie, il terrorise le Bas-Rhin avec un fusil à pompe et d'horribles intentions. Je me suis demandé comment on peut vivre quand on s'est fait berner par un pervers qui mange sa propre merde et qui se fait trimballer en fauteuil depuis des années ? Comment on se sent quand on a innocemment laissé ouvert le vasistas par lequel Pierre Bodein s'est enfui pour accomplir son funeste projet ? 

J'y pense quand je passe sous les fenêtres du pavillon qui a abrité son mensonge, un pavillon désormais vide de patients, stores baissés, porte close. J'ai la haine qu'on l'ai appelé Pierrot le Fou alors même qu'il venait de donner la preuve du contraire. Je raconte cette histoire pour dire que c'est pour ça que je mens, parce qu'on se trompe de fou et ça me monte un peu les nerfs, cette pelote que j'essaie justement de délier un jour après l'autre. Ici, c'est plutôt un joyeux bal masqué dont je me tiens à distance pour ne pas oublier de gérer mes questions et mes réponses. Pour ne pas confondre retraite et colonie de vacances. 

 La seule amie que j'ai envie de me faire, c'est cette meuf que j'ai laissé tomber il y a quelques mois, qui collectionne les remontada et les chemises à carreaux, qui chante Space Oddity dans le parc en marchant dans une terre gluante, qui regarde en haut, qui regarde en bas. Qui regarde droit devant, en prenant son temps. La seule de son unité à porter une alliance. 

 Hier, Marie me demande, elle est belle ta femme ? Je lui dis, elle est magnifique. 
 Montre 
 Je cherche une photo dans mon téléphone Alors Marie elle fait, WAHOU, t'as raison, elle est magnifique.

J'ai souri jusqu'aux yeux, j'ai ressenti dans mon ventre un sanglot sourd qui m'a secouée doucement. La vibration viscérale du manque. Et puis, je suis repartie dans ma chambre chanter Space Oddity en me donnant le tournis.

 // Tell my wife I love her very much // // she knows //

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