Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

mercredi 10 juin 2020

Cette ville au loin perdue


Pendant des années ça m'était insupportable de revenir sur ces pas là mais désormais ma nostalgie revêt de belles couleurs et le pèlerinage est d'une douceur lancinante.

J'ai recollé les pots cassés, j'ai pris le temps de refaire le puzzle des belles images qu'on a déchirées. Les appels restés lettre morte, le mal qu'on s'est fait. On s'est abîmé, à croire qu'on l'avait choisi.

Je n'irai plus jamais marcher dans ce village où résonne encore mon ennui et ce silence sidéré que j'ai eu bien de la peine à me pardonner. Quand j'y repense, je suis encore terrifiée, j'ai encore peur de respirer, peur de cligner des yeux, peur d'exciter les monstres sous mon lit, peur de me rappeler à eux.

Quand j'y suis retourné, il y a cinq ans déjà, j'ai senti une terrible pesanteur, le poids de mes choix dans les yeux de ceux qui sont restés. Nous avons mangé des frites sur des bancs de kermesse, nous avons marché dans les allées d'un vide-grenier glauque. J'ai vu des filles de mon âge vendre des merdes, des jouets, des articles de puériculture, table à langer et chaise haute évolutive.

J'ai baissé le regard pour ne pas prendre le risque d'être reconnue ou de reconnaître. Mais même sans regarder, j'ai vu. C'est comme une gale qui m'a sautée dessus.
Il n'y avait pas de couleurs, seulement des nuances de gris. C'était un jour blanc, eblouissant.
Nous étions quatre représentants du lobby gay peut-être un peu condescendant dans nos fringues de crâneuses.
J'ai regardé l'arbre autour duquel ma classe avait chanté je ne sais plus quelle chanson quand nous l'avons planté en 1989 pour le bicentenaire de la révolution.
Longtemps il a gardé un ruban bleu-blanc-rouge enroulé autour du tronc. Il m'a semblé malingre, comme s'il avait refusé de grandir, j'ai pensé à de la mauvaise terre, à une maladie. J'ai noirci le tableau comme on le fait dans les mauvais souvenirs ou après un cauchemar.

C'est moi qui avait choisi de revenir, c'est moi qui ai répondu oui quand Joris m'a demandé si j'étais sûre, j'ai fait la mariole, j'ai pas tenu longtemps. J'étais clairement pas sûre mais j'avais encore l'habitude d'ériger la douleur en religion.

Devant notre ancienne maison, j'ai eu envie de chialer ma mère, mon père, mon frère. Elle m'a semblé minuscule alors qu'elle abritait de si grands sentiments.

Là bas, je n'irai plus jamais, mais je suis bien aux alentours, aux environs des sables mouvants il reste de belles balades à faire, je n'ai plus l'énergie de me les confisquer.

La voiture lancée sur les petites routes, on écoute plein coeur, comme un ouragan, 100% succès français, 0% de déception. On chante, j'ai arrêté de pleurer pour tout ça. Je suis résiliente, j'en ai vu d'autres et c'est pas terminé. Alors autant chanté des succès français, 100% yaourt.

J'ai l'impression d'avoir une connaissance viscérale du moindre virage. Je me laisse bercer, consoler.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. La première fois que j'ai entendu cette phrase, c'est de la bouche d'un prof de SVT au collège. On disait pas SVT mais sciences naturelles. Elle s'est gravé dans ma mémoire comme un slogan publicitaire. Comme toutes les pub à la con qui passent à la radio.

Dépannage 70, la casse-auto qu'il vous faut.

De la pourriture né le compost.

Dans cette région obscure de mon cerveau, j'ai planté un arbre qui n'est ni malade ni malingre. Je me repose sous son ombre, je n'ai plus peur de m'endormir, je rêve que je rêve, j'attends d'en récolter les fruits.


2 commentaires:

  1. C'est un très beau texte que tu nous donnes là, Georges, lumineux de justesse et plein d'échos. Merci.

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  2. Merci Anne, j'espère que tu vas bien. Je t'écris bientôt, pour des nouvelles.

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