Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

mardi 26 février 2019

Toujours Dustan


Je poursuis ma lecture compulsive. Plus le tas de pages dans ma main droite diminue, plus je m'angoisse.
J'ai regardé a trois reprises dans ma bibliothèque pour être sûre de ne plus les avoir. Sur le site de la librairie Quai des brumes, je vois que tout est en rupture. Je tripe sur l'association du nom de Dustan à l'adjectif "épuisé". Épuisé mon cul.
Je trouve des exemplaires d'occasion à des prix délirants.
Je voulais relire Nicolas Pages. Dans mon souvenir il y parle d'un séjour à Besançon. Bien sûr, c'est relativement méprisant comme passage. Il résume la ville à des rasta blancs qui jouent du djembe à la gare d'eau. Des punks à chien sur la place Pasteur vidant des 8.6 avant que celle ci soit devenue inhospitalière au possible. Un genre de musée à la gloire du mobilier anti sdf.
Bon, je peux pas dire que c'est de l'intox totale. Un fidèle portrait de la ville à la fin des années 90. En tout cas, pour moi qui venait du trou du cul de la Haute Saône, c'était Babylone. Je comprends que d'un point de vue parisien ce soit un tout autre délire.
Mais là je brode parce que je m'en souviens mal. J'ai vu le bouquin sur le catalogue des médiathèques de Strasbourg.
Disponible.
Je préfère ce statut à celui d'épuisé. C'est plus crédible et ça m'a soulagée.
Je pense à ce que l'on considère comme de l'autofiction. Je me demande dans quelle mesure on raconte de la merde quand on écrit de l'autofiction. J'en parlais la semaine dernière, le vrai le faux, on s'en fout.
Mais il reste la question du regard extérieur qui peut (vraiment) pas s'empêcher de sonder l'authenticité du bordel.
Un peu comme les filles qui brodent autour d'un supposé chapitre désobligeant lu en 2000. Je pense que si je me suis sentie prise de haut à ce moment là. C'est que j'avais des prédispositions, je me prenais systématiquement "de bas". Comme un bon chien enroulé sous une table qui frétille de la queue dans qu'on lui fait l'amitié d'un regard.
Enfin voilà, l'autofiction, l'autobiographie, tout ça prend de la place dans ma tête au moment où j'envoie des pièces de puzzle à des inconnu.e.s qui peuvent prendre la démarche comme un truc radicalement impudique et qui peuvent poser des diagnostics tout aussi radicaux.
Je me mets à la place de G.D qui allait loin dans cette démarche. Avec un génie d'écriture qui prend le pas sur tout le reste.
Les regards à soutenir. Ah ouais t'es comme ça toi. Ben dis donc.
Dans mon souvenir il est mort comme un chien. La bien pensance a remporté le bras de fer. En même temps il avait rien d'un guerrier juste quelqu'un pour qui le mot NON n'est pas admis. C'était pas non plus ma spécialité à l'époque. Mais quelle époque ? Celle juste avant le solitariat choisi, celle de la solitude subie.
Dans une mesure relative je soutiens les regards de gens qui pensent que je pète pas la forme et que c'est un état d'esprit définitif. Franchement, on préfère quand tu nous fais rire.
Ben je sais pas, louez un clown, allez voir les Tuches 3, ne lisez pas, hydratez vous.
Ça reste des réactions à la marge mais, bien sûr, c'est difficile de pas y faire gaffe.
C'est pas une histoire d'amour propre mais plus une attention maladive portée au regard des autres.
C'est paradoxal, je voudrais passer inaperçu alors que je prends le chemin opposé.
Sur plein de gens encourageant, je trébuche sur les quelques personnes qui me parlent de traitement et de faire du putain de yoga.
Bon, voilà. On se refait pas.

Sur Dustan, le mal qu'on se fait

Il y a des trucs bidons que je revendique par habitude alors que c'est devenu faux. Par exemple j'ai toujours clamé : je ne relis jamais les livres. C'est un mensonge. Je relis ce week end le tome I des œuvres de G. Dustan et je prends un plaisir sincère à re-découvrir chaque phrase.
C'est vrai pour plein de trucs, un peu toutes les affirmations où on trouve le mot jamais. Je suis pas aussi tranchée que je voudrais l'être.
En ce moment j'envoie mes mots ici et là, je note des codes postaux que je ne situe pas sur une carte. Je dis merci beaucoup alors que je pense un truc plus fort que ça, qu'on a pas encore inventé.
Les mots sont trop cons.
J'ai l'air de m'excuser d'avoir détricoté ma boyasse à ciel ouvert et d'avoir eu le culot d'appeler ça du travail.
Et puis, je me revois à ma table, dans les cafés, sur les terrasses. À l'aube le plus souvent, en train d'agencer des sentiments, de tenter un tetris avec des émotions brutes mal dégrossies. Je me justifie. Je sais que ça manque de lumière là où je voudrais que ça transpire l'espoir.
Il est tôt ce matin. Je reprends Dustan, plus fort que moi. Je suis désarmée par sa mélancolie. T'as des larmes qui déboulent mais elles retournent d'où elles viennent sans qu'on en vienne au stade mouchoir. Ça remplit les yeux et ça coupe la respiration comme quand on entre trop vite dans une eau trop froide.
J'arrive jamais à savoir avec lui. Il passe de la tête à claques à l'ami que tu regrettes de ne jamais avoir rencontré. Et son écriture organique, ses descriptions crues d'un sexe qui fait mal, la consolation avide qu'il cherche dans des corps anonymes qui souvent le débectent, plutôt mal entouré que seul mais finalement désespérément seul même dans la multitude qui danse, qui transpire, qui se drogue et qui baise fort.
On se sent jamais autant vivre que quand on nous laisse pour mort.
Je vois bien le délire.
Je vois bien ce genre de personnes qui ne fixe pas les souvenirs comme tout le monde, ça disparaît si t'as pas la balafre qui va avec. Un truc profond et purulent qui prendra du temps à cicatriser et qui restera là, un bout de peau plus tendre et plus rose.
Suite à ma lecture d'hier, j'ai rêvé de drogues, de techno et de jus de cul. J'ai rêvé qu'on me frustrait en prenant de la drogue devant moi sans m'en donner. J'ai rêvé que je devenais cinglée de voir des gens défoncés danser torse nu alors que j'étais congelée contre un mur à boire une bière dégueulasse en attendant qu'il pleuve des ecsta. J'ai rêvé de mes 17 ans, de ma découverte de Dustan, de ma découverte du marais. Du sourire enfantin d'un mec dense et barbu qui se fait sucer sur la piste du dépôt. Des soirées backstage, la KABP à la boule noire à faire croire que j'étais en école de journalisme alors que j'étais en terminale L option anglais renforcé. Knowledge. Attitude. Beliefs. Party.
C'était il y a 20 ans et je me creusais de belles cicatrices à cette époque. J'allais loin dans la lésion cérébrale. Mais après digestion je pose un regard bienveillant et amusée sur la personne que je pensais être.
Je prenais au pied de la lettre les mots de Guillaume, si tu permets je vais l'appeler par ce prénom. Je me disais comme lui :
"Je ne crois pas au hasard, quand les gens sont sur notre chemin c'est pour deux raisons, nous faire du mal ou nous faire du bien, on verra"
J'ai envie de tout relire mais j'en ai vendu pas mal à une époque de ma vie où je prenais un malin plaisir à me renier. Voilà où ça mène la honte de soi.
Il me reste le tome I de ses œuvres. On a jamais vu la suite.
C'est édité chez P.O.L, la couverture blanche de mon exemplaire est dégueulasse, ce qui me fait dire qu'elle a été entre de bonnes mains.


jeudi 14 février 2019

Nouveaux Fanzines

**** FANZINES**** Premiers envois demain le 15/02

 N'oubliez pas de me communiquer votre adresse. Le prix des fanzines : dès 3€ pour Les Idiots Du Village (16 pages, format A5) 1€ de frais de port / exemplaire MERCI de préciser la couleur de la couverture choisie (rouge ou verte) // dès 5€ pour Morte Saison, une année au chômage (40 pages, format A5) 2€ de frais de port / exemplaire. Merci pour votre soutien qui me permet de continuer mon travail d'écriture plus légèrement et de financer un envoi massif à des maisons d'édition, réimprimer et assurer la continuité du bordel : vous êtes trop (trop) cool. Pour la partie reloue: Pas de remise en main propre si on ne se voit jamais parce que c'est pas pratique et je n'ai pas vraiment le temps de faire des livraisons personnalisées. Aussi je ne souhaite pas mettre de côté des exemplaires pendant des mois. Merci merci merci merci

le lien de la cagnotte : https://paypal.me/pools/c/8ccSr766w0



jeudi 7 février 2019

Faut qu'on soit fortes

Je prends un café au salon de thé de la place du marché. J'attends l'ouverture du monop. Je me pose avec un carnet et un stylo mais aucune inspiration. Je suis rapidement absorbée par la discussion animée de deux femmes à côté de moi. Une mère et sa fille. Je vois leurs visages. Celui de la fille directement et celui de la mère réfléchi par un miroir qui lui fait face.
La fille en pantalon en Skaï et bottes jusqu'au genou. La mère en serre tête, chemise blanche sous un chandail.
Elles se parlent comme les filles à leurs mères, comme les mères à leurs filles. C'est âpre et puis c'est tendre, c'est névrosé, cataclysmique.
Elles parlent des hommes, le père, le frère. Elles fomentent et se rassurent : j'en fais mon affaire. Elles se donnent l'impression de maîtriser. Tu t'occupes de papa et moi je m'occupe de P.
Elles s'effondrent d'un coup. Comme si elles venaient de se souvenir que non, en fait, elles s'occupent de rien du tout et elles ferment bien leurs gueules.
Des sanglots.
Elles s'attrappent les mains au dessus de la table. Je suis fâchée avec toi, je suis fâchée avec papa, j'en dors plus la nuit. Tout se délite.
Tiens, mange ça.
La fille : Je te paye un autre café ? Putain, je vais me ruiner en café. Tu sais qu'il est à 3€ ici? 3€ !!
La mère : si tu veux on fait moit/moit...
Silence approbateur. Vous nous remettrez deux cafés mademoiselle s'il vous plaît ?
Vis ta vie maman, ça fait 50 ans que tu vis avec un gamin de 12 ans même pas capable de se lever chercher du sel. Tu crois que je t'ai pas vu lundi ? Il lève même pas son cul pour aller chercher du sel à table. Tu t'en rends compte quand même ?
T'es jeune, t'es belle, va t-en !
Je veux pas que tu déprimes. Faut qu'on soit fortes.
Elle se lève pour prendre un appel, elle a monté sa boîte, elle a fait ses trucs. Elle sort dans la rue avec son oreillette. La fille sur tous les fronts. Une tête, 18 casquettes, comme souvent les femmes.
La mère profite d'être seule pour se moucher un bon coup. Se remettre, se regarder dans le miroir. Valider peut-être sa prétendue jeunesse, sa beauté.
Faut qu'on soit fortes.

dimanche 3 février 2019

Tout va bien

Le tram me laisse à Krimmeri. Je suis prise entre les flux de gens voulant entrer et sortir. Leurs volontés polarisées me chahutent sur le quai. Je me laisse porter. C'est un matin comme ça.
L'avenue est déserte. J'écoute Barbara et je chante dans l'aube glacée. Le froid me fouette les joues et me paralyse. Je chante comme on convulse, je suis seule au monde. Seule dans mon monde avec ma grimace figée qui articule mal mais qui s'obstine à fredonner de la buée.
J'allonge le pas, j'etire mes muscles, je me donne chaud. L'air est dégueulasse bien que les voitures soient encore rares. Barbara dans mon oreille me parle d'amours qui finissent mal mais c'est pas grave. Elle parle de la mort la plus douce et des intentions qui comptent.
J'ai compris depuis longtemps qu'il y aurait toujours en moi un genre de courant d'air. Une chambre irrémédiablement froide dont l'unique fenêtre donne sur un lac noir, des eaux stagnantes sous lesquelles grouillent tout un tas de monstres.
Longtemps j'ai fait la sourde, j'ai voulu ignorer le parquet qui grince sous les pas des fantômes, la porte qui claque, les plombs qui sautent... J'ai laissé les murs se fissurer, les brèches se creuser, les moisissures s'installer.
J'avancerai toujours avec le même trou dans le ventre. Je suis prédestinée à la dramaturgie. Les gens me manquent alors qu'ils sont là, que je leur tiens la main, que j'écoute leur voix et que leurs yeux me regardent bien fort.
Je suis toujours trop loin.
Je suis déjà après. En plein courant d'air, c'est comme ça.
En marchant je pense à cette chambre que j'ai réinvestie, dont j'ai repeint les murs. Je pense à un feu de cheminée, à un fauteuil confortable avec vue sur le lac et tout ce qui y vit et se débat. La température y est de plus en plus vivable. J'habite pleinement mon inquiétude.
Les monstres sont sous contrôle. Tout va bien. Rien n'est grave

mercredi 23 janvier 2019

Trésors


J'ai trouvé un brouillon de lettre sur le trottoir mouillé. Il était plié et j'ai du l'ouvrir avec précaution tant la pluie l'avait fragilisé. Je ne sais pas pourquoi j'ai pensé qu'il était écrit de la main d'un homme. Enfin, la question ne s'est pas posée. C'était pris pour acquis.
Je l'ai trouvé à la fin de mon second CDD et je me suis sentie en connivence avec l'auteur de ces mots.
"Par contre, côté boulot c'est la galère (...) Je fais des erreurs. Ma chef s'impatiente (une suite indéchiffrable) donc le CDI est très loin d'être gagné "
Je l'ai soigneusement laissé sécher. Je l'ai épinglé sur le tableau en liège au dessus de mon bureau et je prends plaisir à extrapoler autour de son contenu, de l'écriture, de la personne à qui les mots sont destinés. 

J'ai l'impression d'avoir découvert un trésor quand je trouve des messages de ce type dans la rue, dans les livres empruntés à la bibliothèque. J'ai le goût des brouillons, des premiers jets. J'ai quelques reliques de ce genre qui traînent dans mes tiroirs. Il y en a une que j'ai mise sous cadre. Il s'agit d'une retranscription du poème "Demain, dès l'aube..." de Victor Hugo, un hommage à sa fille Leopoldine emportée par les eaux à 19 ans.

J'aime me dire que les mots m'attendent. Moi aussi je perds des brouillons, j'en laisse dans les livres, parfois je pleure de les avoir perdus parce que pleurer fait partie de ma nature et parce que ce que je perds il me semble toujours qu'on me l'arrache.
Alors ça blesse, ça suinte et ça finit par cicatriser. Je passe à autre chose mais ça me laisse une marque et quand je la vois je m'énerve. Je m'en veux. Je me dis, putain t'es trop conne. Et puis, je me dis ne parle pas comme ça de toi, y'a assez de monde sur terre pour te traiter de conne alors pas la peine d'en rajouter.
En ce moment je perds beaucoup de chose à commencer par mon temps. Je perds mes nerfs et il me faut parfois plusieurs jours pour m'apaiser. Ça aussi c'est dans ma nature.

Je suis déconcentrée, démobilisée, occupée à constater à quel point j'ai pas de chance. Au boulot c'est la galère, je fais des erreurs et, chaque jour, je me dis en essayant de ne pas me traiter de conne, que le CDI est très loin d'être gagné.

samedi 17 novembre 2018

Te prends pas la tête

J'avais récupéré les carnets chez ma mère. Ils étaient une douzaine dans un carton rempli d'autres merdes. Un carton frappé du sceau du secret, attention danger, zone de guerre, ne pas entrer sous peine de mort.
Le truc repérable à 10 bornes :ne lisez pas mais sachez que ça existe.
Je me disais que la lecture de toutes ces pages me feraient du bien. Le coup d'oeil rassurant dans le rétro qui confirme qu'on a semé les monstres dans la course poursuite. Qu'on peut arrêter d'aller trop vite, trop loin.
Alors j'ai lu, un peu. Je me suis attendrie pour cette personne que j'ai redécouverte. J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, lui caresser la nuque, lui dire ça va aller, te prends pas trop la tête.
Les longues journées exsangues, la maladie de l'ennui, la honte aussi, à chaque page.
J'ai retrouvé la passion des questions et la peur des réponses.
J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, la secouer brutalement. Lui dire que putain, ça va aller, te prends pas trop la tête maintenant, arrête de perdre ton temps.
Ça pue la dépression, le valium, le lysanxia, le prozac, le veratran.
Ça pue la défaite aussi.
J'avais lâché l'affaire et j'attendais de me réveiller de ma sieste éternelle avec du courage. Celui que je suis allée arracher avec les dents quand j'ai retrouvé le goût de la station debout.
J'ai lu, j'ai relu, à la recherche d'un style introuvable. J'ai foutu ça dans un tiroir. Des pages et des pages de vide. Une visite guidée de mon nombril dont on aurait pu faire le tour en trois mots.
T'as des trucs qui méritent pas tes tiroirs, ça devient rien d'autre que de la souille d'encre. J'ai eu envie de tout cramer. Mettre un terme définitif à une carrière de tragédienne. Faire ça en grande pompe, une cérémonie de purification par les flammes.
On se refait pas.
On était cinq autour du feu. Cinq à alimenter le foyer en jetant les pages arrachées.
J'ai cramé mes années perdues. Même si il y avait aussi du bonheur, des fulgurances, des minutes de vie qui comptent triple, de la bonne volonté, j'ai surtout retenu les blessures répétées, le plaisir malsain de se laisser pourrir dans un coin.
J'ai tout cramé et c'était beau. Comme se faire caresser la nuque en fermant les yeux pour prolonger le plaisir.
S'entendre dire ça va aller, t'inquiètes,  te prends pas trop la tête.