Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

dimanche 28 octobre 2018

La langue des coiffeurs

On élude les questions techniques sur la coiffure et son monde. On veut que ça finisse. On apprend que nos cheveux sont "fatigués".
- Fatigués à partir de là, vous voyez?
Je vois pas. Je dis : - Ah oui, tiens, en effet.
Des gens arrivent, tout le monde se connait, on se met à parler de tout et de rien et on me laisse là, dans la cape noire de Severus Rogue assortie à mes cernes avec des barrettes ridicules.
On se sent con mais on fait comme si on était au mieux de notre classe, on salue, on sourit, on trouve même le moyen d’être drôle. Sous des néons impitoyables qui font ressortir le pire de nous. Plantée là, alors qu’une parfaite inconnue enroule et déroule une brosse sur laquelle elle pose son sèche-cheveux brûlant.
On avait dit pas de brushing. On a pris le temps d'expliquer que c'était pas notre truc les brushing Dallas et les bombes de laque vidées sur l'autel de notre nature rustique.
On profite du miroir pour se regarder dans les yeux. Il y palpite une calme certitude, nous sommes des spectres de bonne volonté qui ne croient plus à la fulgurance de la passion. Nous mesurons nos élans et restons à bonne distance des flammes.
On a tranché, on a passé trente ans, on a survécu à nos névroses de jeunesse, on se fait vieux, on se doit un peu de bien, on ne nous a pas appris, on est paumé mais on est vivant. Des vivants qui ne savent pas vivre, mais qui ont cessé de se débattre. Des vivants qui ne sont pas nés de la dernière pluie et qui le portent sur eux, dans l’éclat terni de leurs regards rincés.
On en a connu des guerres, on a su concilier, expliquer, apaiser. On a affiné nos discours et pris soin de nos interlocuteurs.
Mais on sait toujours pas parler la langue des coiffeurs.

samedi 20 octobre 2018

La convalescence comme art de vivre

Pendant longtemps je me suis construite autour de la maladie et je donnais à la convalescence une valeur poétique. Rimbaldienne. J'avais la vingtaine pour moi et je me disais que le temps ne finirait jamais alors pourquoi ne pas le perdre dans des draps infectés, à regarder le plafond, les yeux fiévreux ?
Les maux étaient ma muse, mon sujet de conversation préféré, ma façon d'exister et ma définition. J'étais malade avant d'être moi. Je me pensais combattante plutôt que complaisante mais j'étais surtout conne.
C'est si facile d'aller mal. Pourquoi s'en passer?
Ça va ? Non
Ça règle la question.
Et puis ça passe. La maturité, même si elle est toute relative, donne au temps une nouvelle valeur et on se confronte, ou non, au respect qu'on lui doit.
Je sais même plus qui est Rimbaud et j'ai troqué l'esthétique romantique contre une sentimentalité sélective. On trouve des ancrages salutaires et on sait le temps qu'on perd à se regarder tomber malade, être malade, se dire malade, incarner la maladie, la tragédie. On pousse le ridicule dans ses derniers retranchements sans même percevoir le malaise.
Laisse moi tranquille, je suis malade.
Tu crois que ça me plait ?
Tu penses peut-être que je le fais exprès ?
Mais oui, ça me plaisait même si je ne le faisais pas exprès.
Je me répète ce mantra, encore et encore : c'est si facile d'aller mal. De s'inoculer des trucs à soigner, les constantes au plus bas, le revers de la main sur le front dans un pyjama à la propreté discutable.
Et je sais que j'exagère et qu'on fait bien ce qu'on peut. Je sais combien on n'a pas toujours le choix. Crois moi, je le sais, va.
Aujourd'hui, je pense au temps perdu, au goût retrouvé de la verticalité, à l'odeur des draps propres, au meilleur de la fête. Dans mes délires de fièvre, je suis une flamme qui danse, des jambes qui marchent plus vite que ce qu'elles fuient. Un corps désirant et vorace qui gagne toujours à la fin.
J'ai échangé la passion du très bas contre celle des médecins.




lundi 10 septembre 2018

La page arrachée

J'écris frénétiquement. Même quand je parle j'écris. Quand je dors aussi. Je m'endors la tête lourde, soulée de mots. Je me réveille les doigts pourris d'encre bleue. Sous les ongles, le sang caillé, les lambeaux de réalité auxquels j'ai essayé de m'agripper de toutes mes forces.
Je m'échappe de mes nuits folles en sursautant. Je cherche mon souffle, je crache la terre que j'ai dans la bouche.
Je scanne mon environnement mais je ne reconnais rien. Je suis dans la cabine impersonnelle d'un ferry. Je suis dans la cellule givrée d'un couvent. Je suis au mitard. Dans le ventre de la baleine. Sclérosée.
Je ressuscite ceux que j'ai tué, je compte mes yeux, ils sont deux. Je me rêve éborgnée et me lève clairvoyante. Jetée de la nuit.
J'attrape n'importe quoi comme une corde lancée au fond du puits où j'ai glissé. Je me tue les bras mais je remonte.
Mon pied frôle le sol en narguant la somme de mes terreurs qui attend sous le lit.
Je me fais face devant le miroir de la salle de bain, je m'envoie de l'eau sur le visage, des gouttes puis des seaux.
Je crache la terre, je me lave les mains. Je me défaits des tâches d'encre et des cauchemars autour desquels je me brode un enfer
Je reviens à moi, mon regard m'envoie des châtaignes. J'encaisse la décharge du concret qui me parcourt. Le bruit de fond des voitures sur l'autoroute. Je pense à ceux qui les conduisent. À ceux qui ne dorment pas. Qui ne dorment plus. J'ai peur de la lumière, J'allume la lumière comme on se jette d'une falaise.
Rien. Il n'y a rien.
Des draps défaits. L'odeur acre de la peur et de la poussière sous le lit.
Une flaque d'encre bleue nuit qui se vide sur le drap blanc. Une page arrachée. Rien.

Journal 17/18 avant les jours sang


Une dame sans âge m'offre un sourire triste à la caisse du Monop où j'attends mon tour. Elle tarde un peu mais dépose finalement 5 canettes de 8.6 sur le tapis de courses. Elle plaisante avec moi, elle essaie de faire oublier les canettes mais son haleine me rappelle les degrés d'alcool. J'observe avec pudeur les plis de peau sous ses yeux et les gestes fébriles mais volontaires des meufs bourrées dès 11h. C'est une belle journée n'est-ce-pas? J'aquiesce et je pense : une belle journée pour se la coller derrière des volets fermés.
Pour qui je me prends?
Je souris sans effort, parce qu'elle inspire une sympathie immédiate.
Je dis au revoir et bonne journée.
Sur le tapis de courses, je dépose à mon tour des calories qui vont être scannées : 543 les 100g, 237 les 100g etc... 300% des apports journaliers à manger derrière les volets fermés. Symptôme pré menstruel numéro un, se donner des raisons de se haïr en attendant les jours sang. Outre manger sans plaisir. Répondre oui à toutes les fringales. Il sera bien assez tôt demain pour soigner les courbatures d'estomac et de culpabilité.
Je souris à la personne derrière moi, j essaie de faire oublier les calories sur le tapis mais mon gros cul ne dupe personne.
C'est une belle journée n'est-ce-pas? Une belle journée pour se remplir jusqu'à l'explosion. Pour amoindrir l'idée de la brèche, la peur du vide.
Une belle journée pour cacher la misère à son prochain dans les lieux publics. Faire des politesses et des manières pour faire oublier les détestation, les pulsions morbides. Le délabrement et le sabotage comme projets de vie à très court terme.
On se tient la porte, on prend des airs, on fait semblant de ne pas s'observer, de ne pas ressentir la gifle de l'intime réalité qui se confronte à celle des autres. On fait semblant de savoir où on va alors que ça fait un bail qu'on a bouffé la boussole et qu'on improvise. On fronce le regard, on singe la certitude mais on attend tous plus ou moins d'être chez soi pour se trouver des raisons de se détester en fermant les volets sur cette belle journée qui nous crache à la gueule.

mardi 26 juin 2018

17 jours // PDF

Le pdf de mon texte pour celles et ceux que ça intéresse. A défaut d'avoir pu mettre la main sur sa version papier et avant une possible réédition un jour ou l'autre !
à lire, relire, partager, imprimer, diffuser, oublier quelque part... 
Comme tu veux... 


C'était il y a un an, c'était une sale histoire, je suis heureuse qu'elle ne m'appartienne plus vraiment et qu'elle soit désormais entre vos mains. 

C'est par ici : 17 jours, le fanzine en Pdf 



mardi 15 mai 2018

L'eau, le feu

C'est la pluie qui me réveille. Elle crépite calmement avant de se changer en orage tonitruant. Sous une apparence paisible, chacune de mes cellules est survoltée. 
Ça me fait du bien.
Je m'inquiète d'un oiseau que j'entends. Le seul. Je me soucie de son abri, de son confort et je vais jusqu'à lui prêter des intentions et des projets. J'ultrapole. Je m'ennuie coincée dans un corps en feu.
C'est jour férié. Je ne sais pas si c'est en lien avec la religion ou la guerre. Les deux trucs que je peux pas blairer. Les deux sponsors officiels des jours de branle.
Je pense à une télévision cathodique, au son qui sort de l'écran gris. C'est à ça que me fait penser le bruit de la pluie. Un truc calme, régulier, que le tonnerre fracasse.
Depuis hier je rassemble des notes, je copie, je coupe, je colle. Je monte quelque chose qui n'existe que pour moi. Mon obsession textuelle prend le pas sur tout.
La nuit je m'ennuie sur des plages de réveil. Je suis soumise aux lubies d'un cerveau hyperactif qui galère à trouver la paix.
Il y a trois jours, nous avons traversé la ville en chantant Luz Casal dans un espagnol aussi foireux que volontaire. Nous avons été si heureux du parc de l'étoile à la place d'Austerlitz. Indifférents au reste du monde, trop occupés à s'aimer, à fêter tacitement le bonheur d'être ensemble.
Los momentos felices.
Je revois dans le noir de ma nuit blanche nos pas décidés, en route vers la nuit, nos sourires béants.
J'ai chaud.
J'ouvre la fenêtre. J'accueille une brise tiède à la surface de mon corps qui bat.
À ce moment-là je ne sais pas encore à quoi correspond mon embrasement
C'est seulement à 8h, lors de mon réveil définitif, que je comprendrais que toute la nuit j'ai attendu cet orage. Je l'ai pressenti.
J'ai attendu de me consumer dans une fièvre radicale, tenue éveillée par l'étincelle, symptôme de l'incendie. Et maintenant je brûle bel et bien.

mercredi 25 avril 2018

Y'a rien, t'inquiète // Journal de la Start Down Nation

Y'a rien, t'inquiète // Journal de la Start Down Nation
Le ciel est bas et y'a un truc qui cloche.
Alors quoi ?
On active le mode doux, on sauve sa peau, on verra sur le tas. Boire des cafés, aller au ciné, écouter des conversations de blaireaux, écrire, retranscrire, ne rien relire, relativiser, j'ai de la chance, j'ai de la chance, j'ai de la chance.
Ou alors écrire une lettre qui dit qu'on se trouve géniale. respecter la mise en forme, justifier le contenu, rappeler la référence de l'annonce.
Ne pas aller au ciné, ne pas boire trop de café, juste s'asseoir sur son cul et voir venir, ce que charrie l'ennui ?
Je sais pas.
Tenter un truc nouveau du genre : Je me lève, j'enlève mon slip, je prends une douche, je mets un autre slip, je me recouche.
Au lieu de ça, l'hyperactivité qui fout la honte, ne pas trop savoir regarder les heures s'écouler lentement, parce que ça ressemble à une convalescence et qu'on n'est pas malade, non. Ou alors à peine et on la joue discret.
On remonte la rivière avec des nageoires atrophiées, ça marche, on le sait. Parfois on passe devant un saumon. On a les victoires qu'on peut.
ça passe toujours, ça dure un peu, le temps qu'il faut, et puis ça passe, on fait c'qui faut, on a appris, on sait faire à force, tu penses.
On culpabilise au cas où tu te poses la question. On voit bien que ça te gène qu'on ait du temps, on sait de source sûre qu'elle te débecte notre retraite anticipée.
Le chômage est un rêve accessible. Fais comme chez toi, vraiment.
Parfois, tu es la boue en bas de ton pantalon, tu es le clocher qui te sort du sommeil, tu es le chat qui a faim et celui qui dégueule, tu es la vieille dame perpendiculaire, tu es l'homme qui perd ses cheveux, tu es le gosse qui fait tomber sa sucette dans le sable, le vélo qui déraille, le réveil qui ne sonne pas, le bus que tu rates, la personne qui marche trop lentement devant toi.
Tu es ton propre piétinement.
Les données surgissent, on les avait signalées comme spams mais quand même. On les prend en compte, elles nous prennent en traître mais on s'inquiète pas parce qu'on sait qu'on reste pas longtemps éparpillé au sol, on se ramasse, on se redresse.
Comme les gens qui se pètent la gueule en public, ils sourient, non, t'inquiète, y'a rien, ça va. Intérieurement ils sont brisés mais ils gardent un genre de classe. Ils se ramassent dans tous les sens du terme mais sans drame.
On fait pareil, on en prend pour notre grade mais y'a rien, t'inquiète.
Le cerveau se lasse d’œuvrer à son propre piétinement. On reste pas longtemps le chasseur ET la biche.On se tient en joue, on se jauge, on se juge et puis on en a marre. On reconnaît pas le regard, c'est pas le même que dans le miroir, on l'a vidé de sa sève on dirait. je sais pas, il brille moins, ou alors différemment. On s'en sort.
On a nos trucs, la bonne playlist, le bon repas, on sait.
GoGo gadget aux nageoires, on se laisse pas crever, on se permettrait pas, tu penses.
Alors on se répète qu'on a de la chance.
Tout passe.
On fait c'qui faut. On se ramasse.
Y'a rien, t'inquiète.