Dans l'avion pour Ajaccio
Le temps semble s'être arrêté. Le service à bord passe dans l'étroit couloir et je me décide au dernier moment à prendre de l'eau pétillante et un paquet de m&ms.
Les m&ms donnent une autre dimension au temps. J'essaie de les faire durer.
Je regarde la vue depuis le smartphone de gens émerveillés. Je les comprends, c'est vrai que c'est beau. Les sommets enneigés et tout.
Je lis La Vie Intelligente d'Aurélie William Levaux mais je crois que ça me touche trop pour un jour comme celui ci. Les dessins principalement me filent le bourdon.
Le couple à côté de moi me console de l'histoire triste que j'étais en train de lire. L'histoire de la péremption de l'amour.
Ils se prennent la main et la femme se jette parfois en souriant dans le cou de son homme.
Ça me fait du bien. J'ai besoin de romance, même en tant que spectatrice, ça me va.
Nous survolons la méditerranée et je me sens mieux.
Une jeune fille nerveuse commande sa deuxième canette de Heineken. Elle discute avec sa voisine qui ressemble à une universitaire féministe. La soixantaine en pantalon de velours à côtes fines.
Elles plaisantent ensemble et c'est bien parce que la plus jeune a pleuré fort au décollage alors qu'elle coupait une communication FaceTime avec une personne à laquelle elle envoyait des baisers avec sa main. Elle porte un vernis doré très bien posé et de nombreux bracelets au poignet gauche dont deux qui donnent à lire les prénoms Océane et Louka. J'imagine que ce sont ses enfants. J'ai toujours un peu tiqué sur le prénom Océane parce que ça me fait penser à un nom de Pizza aux fruits de mer.
On appellerait pas une gamine Forestière ou Savoyarde.
J'en démords pas.
Plus tard à Ajaccio, plusieurs nana font la queue pour les chiottes, la fille nerveuse à l'enfant pizza trace devant tout le monde pour aller chez les mecs en lâchant à haute voix "Seigneur Dieu". Elle déglingue à moitié la porte et j'aime bien son attitude. J'aime bien les gens qui entrent partout comme dans un saloon.
Mes oreilles deviennent douloureuses. Une seule en fait, la gauche. Une main à broyer ce serait pas de refus. J'essaie d'éviter les regards quand je commence à sentir une grosse larme se remplir. Les gens bien sympa qui expliquent comment on dépressurise à une grande fille de 36 ans me fatiguent un peu même si l'intention est bonne. Alors j'évite les regards et je me dissous dans mon siège 11 C. Dans ma douleur.
J'ai très basiquement la peur d'exploser dans une flaque de sang à cette minute.
J'ai claqué 10 balles dans un dispositif qui galère à fonctionner sur l'oreille gauche. C'est pas pour les dix balles, non, mais j'ai fait confiance à ce truc sur lequel je peux habituellement compter et là ça marche pas.
Quand finalement la pression s'échappe, c'est une déflagration mais mon soulagement est bien plus fort que la douleur est vive. Je remballe ma larme.
Je regarde le couple qui ferme les yeux en se serrant les mains. Rien ne peut leur arriver, ça me tranquillise.
J'ai hâte de poser un pied en Corse. Je sais que je ressentirai une consolation, que cet état moral vaseux n'est pas durable. Je sais que ma solitude se mettra en veille pour quelques temps et que je vais pouvoir me reposer sur des épaules plus fortes que les miennes.
Je le ferai discrètement, ce sera à peine perceptible, les gens souvent te sauvent de ton cerveau sans même le savoir. Ils disent une phrase à la con qui se trouve être la clef de voûte de ton équilibre pour un instant.
Alors c'est un ravissement et c'est bon à prendre... ça dure le temps que ça dure et souvent, on n'est pas en mesure de faire la difficile.
Ils s'en rendent pas compte. Ils pourraient essayer de te remettre d'équerre avec des mots choisis qui te sont personnellement destinés mais en fait c'est pas grand chose, une anecdote, une expression du visage.
Je me pose sur les épaules solides comme un insecte et je me fais croire que je suis un oiseau, que le décollage est proche.
C'est bien.
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