Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

jeudi 7 février 2019

Faut qu'on soit fortes

Je prends un café au salon de thé de la place du marché. J'attends l'ouverture du monop. Je me pose avec un carnet et un stylo mais aucune inspiration. Je suis rapidement absorbée par la discussion animée de deux femmes à côté de moi. Une mère et sa fille. Je vois leurs visages. Celui de la fille directement et celui de la mère réfléchi par un miroir qui lui fait face.
La fille en pantalon en Skaï et bottes jusqu'au genou. La mère en serre tête, chemise blanche sous un chandail.
Elles se parlent comme les filles à leurs mères, comme les mères à leurs filles. C'est âpre et puis c'est tendre, c'est névrosé, cataclysmique.
Elles parlent des hommes, le père, le frère. Elles fomentent et se rassurent : j'en fais mon affaire. Elles se donnent l'impression de maîtriser. Tu t'occupes de papa et moi je m'occupe de P.
Elles s'effondrent d'un coup. Comme si elles venaient de se souvenir que non, en fait, elles s'occupent de rien du tout et elles ferment bien leurs gueules.
Des sanglots.
Elles s'attrappent les mains au dessus de la table. Je suis fâchée avec toi, je suis fâchée avec papa, j'en dors plus la nuit. Tout se délite.
Tiens, mange ça.
La fille : Je te paye un autre café ? Putain, je vais me ruiner en café. Tu sais qu'il est à 3€ ici? 3€ !!
La mère : si tu veux on fait moit/moit...
Silence approbateur. Vous nous remettrez deux cafés mademoiselle s'il vous plaît ?
Vis ta vie maman, ça fait 50 ans que tu vis avec un gamin de 12 ans même pas capable de se lever chercher du sel. Tu crois que je t'ai pas vu lundi ? Il lève même pas son cul pour aller chercher du sel à table. Tu t'en rends compte quand même ?
T'es jeune, t'es belle, va t-en !
Je veux pas que tu déprimes. Faut qu'on soit fortes.
Elle se lève pour prendre un appel, elle a monté sa boîte, elle a fait ses trucs. Elle sort dans la rue avec son oreillette. La fille sur tous les fronts. Une tête, 18 casquettes, comme souvent les femmes.
La mère profite d'être seule pour se moucher un bon coup. Se remettre, se regarder dans le miroir. Valider peut-être sa prétendue jeunesse, sa beauté.
Faut qu'on soit fortes.

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