Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

dimanche 3 février 2019

Tout va bien

Le tram me laisse à Krimmeri. Je suis prise entre les flux de gens voulant entrer et sortir. Leurs volontés polarisées me chahutent sur le quai. Je me laisse porter. C'est un matin comme ça.
L'avenue est déserte. J'écoute Barbara et je chante dans l'aube glacée. Le froid me fouette les joues et me paralyse. Je chante comme on convulse, je suis seule au monde. Seule dans mon monde avec ma grimace figée qui articule mal mais qui s'obstine à fredonner de la buée.
J'allonge le pas, j'etire mes muscles, je me donne chaud. L'air est dégueulasse bien que les voitures soient encore rares. Barbara dans mon oreille me parle d'amours qui finissent mal mais c'est pas grave. Elle parle de la mort la plus douce et des intentions qui comptent.
J'ai compris depuis longtemps qu'il y aurait toujours en moi un genre de courant d'air. Une chambre irrémédiablement froide dont l'unique fenêtre donne sur un lac noir, des eaux stagnantes sous lesquelles grouillent tout un tas de monstres.
Longtemps j'ai fait la sourde, j'ai voulu ignorer le parquet qui grince sous les pas des fantômes, la porte qui claque, les plombs qui sautent... J'ai laissé les murs se fissurer, les brèches se creuser, les moisissures s'installer.
J'avancerai toujours avec le même trou dans le ventre. Je suis prédestinée à la dramaturgie. Les gens me manquent alors qu'ils sont là, que je leur tiens la main, que j'écoute leur voix et que leurs yeux me regardent bien fort.
Je suis toujours trop loin.
Je suis déjà après. En plein courant d'air, c'est comme ça.
En marchant je pense à cette chambre que j'ai réinvestie, dont j'ai repeint les murs. Je pense à un feu de cheminée, à un fauteuil confortable avec vue sur le lac et tout ce qui y vit et se débat. La température y est de plus en plus vivable. J'habite pleinement mon inquiétude.
Les monstres sont sous contrôle. Tout va bien. Rien n'est grave

mercredi 23 janvier 2019

Trésors


J'ai trouvé un brouillon de lettre sur le trottoir mouillé. Il était plié et j'ai du l'ouvrir avec précaution tant la pluie l'avait fragilisé. Je ne sais pas pourquoi j'ai pensé qu'il était écrit de la main d'un homme. Enfin, la question ne s'est pas posée. C'était pris pour acquis.
Je l'ai trouvé à la fin de mon second CDD et je me suis sentie en connivence avec l'auteur de ces mots.
"Par contre, côté boulot c'est la galère (...) Je fais des erreurs. Ma chef s'impatiente (une suite indéchiffrable) donc le CDI est très loin d'être gagné "
Je l'ai soigneusement laissé sécher. Je l'ai épinglé sur le tableau en liège au dessus de mon bureau et je prends plaisir à extrapoler autour de son contenu, de l'écriture, de la personne à qui les mots sont destinés. 

J'ai l'impression d'avoir découvert un trésor quand je trouve des messages de ce type dans la rue, dans les livres empruntés à la bibliothèque. J'ai le goût des brouillons, des premiers jets. J'ai quelques reliques de ce genre qui traînent dans mes tiroirs. Il y en a une que j'ai mise sous cadre. Il s'agit d'une retranscription du poème "Demain, dès l'aube..." de Victor Hugo, un hommage à sa fille Leopoldine emportée par les eaux à 19 ans.

J'aime me dire que les mots m'attendent. Moi aussi je perds des brouillons, j'en laisse dans les livres, parfois je pleure de les avoir perdus parce que pleurer fait partie de ma nature et parce que ce que je perds il me semble toujours qu'on me l'arrache.
Alors ça blesse, ça suinte et ça finit par cicatriser. Je passe à autre chose mais ça me laisse une marque et quand je la vois je m'énerve. Je m'en veux. Je me dis, putain t'es trop conne. Et puis, je me dis ne parle pas comme ça de toi, y'a assez de monde sur terre pour te traiter de conne alors pas la peine d'en rajouter.
En ce moment je perds beaucoup de chose à commencer par mon temps. Je perds mes nerfs et il me faut parfois plusieurs jours pour m'apaiser. Ça aussi c'est dans ma nature.

Je suis déconcentrée, démobilisée, occupée à constater à quel point j'ai pas de chance. Au boulot c'est la galère, je fais des erreurs et, chaque jour, je me dis en essayant de ne pas me traiter de conne, que le CDI est très loin d'être gagné.

samedi 17 novembre 2018

Te prends pas la tête

J'avais récupéré les carnets chez ma mère. Ils étaient une douzaine dans un carton rempli d'autres merdes. Un carton frappé du sceau du secret, attention danger, zone de guerre, ne pas entrer sous peine de mort.
Le truc repérable à 10 bornes :ne lisez pas mais sachez que ça existe.
Je me disais que la lecture de toutes ces pages me feraient du bien. Le coup d'oeil rassurant dans le rétro qui confirme qu'on a semé les monstres dans la course poursuite. Qu'on peut arrêter d'aller trop vite, trop loin.
Alors j'ai lu, un peu. Je me suis attendrie pour cette personne que j'ai redécouverte. J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, lui caresser la nuque, lui dire ça va aller, te prends pas trop la tête.
Les longues journées exsangues, la maladie de l'ennui, la honte aussi, à chaque page.
J'ai retrouvé la passion des questions et la peur des réponses.
J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, la secouer brutalement. Lui dire que putain, ça va aller, te prends pas trop la tête maintenant, arrête de perdre ton temps.
Ça pue la dépression, le valium, le lysanxia, le prozac, le veratran.
Ça pue la défaite aussi.
J'avais lâché l'affaire et j'attendais de me réveiller de ma sieste éternelle avec du courage. Celui que je suis allée arracher avec les dents quand j'ai retrouvé le goût de la station debout.
J'ai lu, j'ai relu, à la recherche d'un style introuvable. J'ai foutu ça dans un tiroir. Des pages et des pages de vide. Une visite guidée de mon nombril dont on aurait pu faire le tour en trois mots.
T'as des trucs qui méritent pas tes tiroirs, ça devient rien d'autre que de la souille d'encre. J'ai eu envie de tout cramer. Mettre un terme définitif à une carrière de tragédienne. Faire ça en grande pompe, une cérémonie de purification par les flammes.
On se refait pas.
On était cinq autour du feu. Cinq à alimenter le foyer en jetant les pages arrachées.
J'ai cramé mes années perdues. Même si il y avait aussi du bonheur, des fulgurances, des minutes de vie qui comptent triple, de la bonne volonté, j'ai surtout retenu les blessures répétées, le plaisir malsain de se laisser pourrir dans un coin.
J'ai tout cramé et c'était beau. Comme se faire caresser la nuque en fermant les yeux pour prolonger le plaisir.
S'entendre dire ça va aller, t'inquiètes,  te prends pas trop la tête.

dimanche 28 octobre 2018

La langue des coiffeurs

On élude les questions techniques sur la coiffure et son monde. On veut que ça finisse. On apprend que nos cheveux sont "fatigués".
- Fatigués à partir de là, vous voyez?
Je vois pas. Je dis : - Ah oui, tiens, en effet.
Des gens arrivent, tout le monde se connait, on se met à parler de tout et de rien et on me laisse là, dans la cape noire de Severus Rogue assortie à mes cernes avec des barrettes ridicules.
On se sent con mais on fait comme si on était au mieux de notre classe, on salue, on sourit, on trouve même le moyen d’être drôle. Sous des néons impitoyables qui font ressortir le pire de nous. Plantée là, alors qu’une parfaite inconnue enroule et déroule une brosse sur laquelle elle pose son sèche-cheveux brûlant.
On avait dit pas de brushing. On a pris le temps d'expliquer que c'était pas notre truc les brushing Dallas et les bombes de laque vidées sur l'autel de notre nature rustique.
On profite du miroir pour se regarder dans les yeux. Il y palpite une calme certitude, nous sommes des spectres de bonne volonté qui ne croient plus à la fulgurance de la passion. Nous mesurons nos élans et restons à bonne distance des flammes.
On a tranché, on a passé trente ans, on a survécu à nos névroses de jeunesse, on se fait vieux, on se doit un peu de bien, on ne nous a pas appris, on est paumé mais on est vivant. Des vivants qui ne savent pas vivre, mais qui ont cessé de se débattre. Des vivants qui ne sont pas nés de la dernière pluie et qui le portent sur eux, dans l’éclat terni de leurs regards rincés.
On en a connu des guerres, on a su concilier, expliquer, apaiser. On a affiné nos discours et pris soin de nos interlocuteurs.
Mais on sait toujours pas parler la langue des coiffeurs.

samedi 20 octobre 2018

La convalescence comme art de vivre

Pendant longtemps je me suis construite autour de la maladie et je donnais à la convalescence une valeur poétique. Rimbaldienne. J'avais la vingtaine pour moi et je me disais que le temps ne finirait jamais alors pourquoi ne pas le perdre dans des draps infectés, à regarder le plafond, les yeux fiévreux ?
Les maux étaient ma muse, mon sujet de conversation préféré, ma façon d'exister et ma définition. J'étais malade avant d'être moi. Je me pensais combattante plutôt que complaisante mais j'étais surtout conne.
C'est si facile d'aller mal. Pourquoi s'en passer?
Ça va ? Non
Ça règle la question.
Et puis ça passe. La maturité, même si elle est toute relative, donne au temps une nouvelle valeur et on se confronte, ou non, au respect qu'on lui doit.
Je sais même plus qui est Rimbaud et j'ai troqué l'esthétique romantique contre une sentimentalité sélective. On trouve des ancrages salutaires et on sait le temps qu'on perd à se regarder tomber malade, être malade, se dire malade, incarner la maladie, la tragédie. On pousse le ridicule dans ses derniers retranchements sans même percevoir le malaise.
Laisse moi tranquille, je suis malade.
Tu crois que ça me plait ?
Tu penses peut-être que je le fais exprès ?
Mais oui, ça me plaisait même si je ne le faisais pas exprès.
Je me répète ce mantra, encore et encore : c'est si facile d'aller mal. De s'inoculer des trucs à soigner, les constantes au plus bas, le revers de la main sur le front dans un pyjama à la propreté discutable.
Et je sais que j'exagère et qu'on fait bien ce qu'on peut. Je sais combien on n'a pas toujours le choix. Crois moi, je le sais, va.
Aujourd'hui, je pense au temps perdu, au goût retrouvé de la verticalité, à l'odeur des draps propres, au meilleur de la fête. Dans mes délires de fièvre, je suis une flamme qui danse, des jambes qui marchent plus vite que ce qu'elles fuient. Un corps désirant et vorace qui gagne toujours à la fin.
J'ai échangé la passion du très bas contre celle des médecins.




lundi 10 septembre 2018

La page arrachée

J'écris frénétiquement. Même quand je parle j'écris. Quand je dors aussi. Je m'endors la tête lourde, soulée de mots. Je me réveille les doigts pourris d'encre bleue. Sous les ongles, le sang caillé, les lambeaux de réalité auxquels j'ai essayé de m'agripper de toutes mes forces.
Je m'échappe de mes nuits folles en sursautant. Je cherche mon souffle, je crache la terre que j'ai dans la bouche.
Je scanne mon environnement mais je ne reconnais rien. Je suis dans la cabine impersonnelle d'un ferry. Je suis dans la cellule givrée d'un couvent. Je suis au mitard. Dans le ventre de la baleine. Sclérosée.
Je ressuscite ceux que j'ai tué, je compte mes yeux, ils sont deux. Je me rêve éborgnée et me lève clairvoyante. Jetée de la nuit.
J'attrape n'importe quoi comme une corde lancée au fond du puits où j'ai glissé. Je me tue les bras mais je remonte.
Mon pied frôle le sol en narguant la somme de mes terreurs qui attend sous le lit.
Je me fais face devant le miroir de la salle de bain, je m'envoie de l'eau sur le visage, des gouttes puis des seaux.
Je crache la terre, je me lave les mains. Je me défaits des tâches d'encre et des cauchemars autour desquels je me brode un enfer
Je reviens à moi, mon regard m'envoie des châtaignes. J'encaisse la décharge du concret qui me parcourt. Le bruit de fond des voitures sur l'autoroute. Je pense à ceux qui les conduisent. À ceux qui ne dorment pas. Qui ne dorment plus. J'ai peur de la lumière, J'allume la lumière comme on se jette d'une falaise.
Rien. Il n'y a rien.
Des draps défaits. L'odeur acre de la peur et de la poussière sous le lit.
Une flaque d'encre bleue nuit qui se vide sur le drap blanc. Une page arrachée. Rien.

Journal 17/18 avant les jours sang


Une dame sans âge m'offre un sourire triste à la caisse du Monop où j'attends mon tour. Elle tarde un peu mais dépose finalement 5 canettes de 8.6 sur le tapis de courses. Elle plaisante avec moi, elle essaie de faire oublier les canettes mais son haleine me rappelle les degrés d'alcool. J'observe avec pudeur les plis de peau sous ses yeux et les gestes fébriles mais volontaires des meufs bourrées dès 11h. C'est une belle journée n'est-ce-pas? J'aquiesce et je pense : une belle journée pour se la coller derrière des volets fermés.
Pour qui je me prends?
Je souris sans effort, parce qu'elle inspire une sympathie immédiate.
Je dis au revoir et bonne journée.
Sur le tapis de courses, je dépose à mon tour des calories qui vont être scannées : 543 les 100g, 237 les 100g etc... 300% des apports journaliers à manger derrière les volets fermés. Symptôme pré menstruel numéro un, se donner des raisons de se haïr en attendant les jours sang. Outre manger sans plaisir. Répondre oui à toutes les fringales. Il sera bien assez tôt demain pour soigner les courbatures d'estomac et de culpabilité.
Je souris à la personne derrière moi, j essaie de faire oublier les calories sur le tapis mais mon gros cul ne dupe personne.
C'est une belle journée n'est-ce-pas? Une belle journée pour se remplir jusqu'à l'explosion. Pour amoindrir l'idée de la brèche, la peur du vide.
Une belle journée pour cacher la misère à son prochain dans les lieux publics. Faire des politesses et des manières pour faire oublier les détestation, les pulsions morbides. Le délabrement et le sabotage comme projets de vie à très court terme.
On se tient la porte, on prend des airs, on fait semblant de ne pas s'observer, de ne pas ressentir la gifle de l'intime réalité qui se confronte à celle des autres. On fait semblant de savoir où on va alors que ça fait un bail qu'on a bouffé la boussole et qu'on improvise. On fronce le regard, on singe la certitude mais on attend tous plus ou moins d'être chez soi pour se trouver des raisons de se détester en fermant les volets sur cette belle journée qui nous crache à la gueule.