En 2017 à Erstein j'ai rencontré Red, j'ai passé du temps avec elle à faire du clope sur clope dans le patio du pavillon Camille Claudel.
J'ai cherché à savoir si elle était là en ce moment, j'ai longé les murs de son unité de rattachement.
Je n'ai pas osé demander à une infirmière de faire une recherche, je me suis dit que le secret professionnel ne permettrait à personne de divulguer cette information.
Alors j'ai demandé à la coiffeuse, je lui donne son nom et son prénom, au départ elle voit pas. J'ajoute : Un tatouage "Gino" dans un coeur sur l'épaule ? Des coups de schlass sur les deux bras ? un briquet dans un bonnet de son soutif et le portable dans l'autre ? Qui appelle tout le monde Tchaï ? Qui taxe des clopes sans arrêt ?
Elle n'a pas mis longtemps à retrouver, ohla oui, elle vient pour refaire sa couleur, elle a tellement de nœuds dans les cheveux, c'est un désastre, je passe plus de temps à démêler ses cheveux qu'à lui faire les racines. Après un court silence elle ajoute : Je comprends qu'elle vous ait marquée, elle a un truc, elle est attachante. Elle en a bien bavé cette dame. Je lui dis oui, mais elle a la classe. Même si elle n'a pas de démêlant.
Je l'ai vu sourire dans le miroir.
Elle n'est plus là, elle était là en janvier, elle va, elle vient. Elle reste jamais longtemps.
Je l'ai revu une seule fois, de loin, elle montait dans le tram à Gravière, portable dans le soutif. ça m'avait fait super plaisir parce qu'elle avait l'air en paix. Moi aussi je l'étais.
Le texte que j'avais écrit sur elle en 2017 :
RED //
Les journées sont longues et vides, je passe la plupart du temps avec Red. On essaie ensemble d'oublier le sifflement des serpents qui viennent court-circuiter nos pensées, on passe le temps en provoquant la blague, on cherche de quoi rire et on trouve.
Elle me tue avec des petites phrases dites comme ça.
Au début, j'étais avec Sarah qui est sortie maintenant, et elle me parlait de Red : quand j'étais gamine, je faisais exprès de passer devant sa caravane pour voir sa beauté, elle était belle, avec des cheveux jusque là, des longues boucles noires et toujours bien maquillée. On aurait dit une vedette.
Même tapée par la vie, elle reste belle, meurtrie, flamboyante. Un genre de diva de la gentillesse et de l'aplomb.
_ J'ai un truc à l'oeil, j'ai vu la dermato, c'est à cause des larmes, j'en ai pleuré des bassines pleines, ça m'a fait une boule, là, tu vois?
Moi c'est dans la gorge que j'ai une boule qui fait des va-et-vient quand j'écoute le récit de sa vie jonchée de morts et de drames, de bassines pleines de larmes. Une grosse boule qui cherche une issue quand je regarde sur ses bras les coups de schlass, les siens, ceux des autres. Tout un Stephen king gravé sur ses bras, ses épaules et son cou.
Elle raconte la première mort quand elle avait 12 ans, celle de son frère, sous ses yeux : j'oublierais jamais sa godasse comme elle a volé quand il s'est fait renverser. Je me rappelle mal de lui mais très bien de sa godasse qui vole.
Après son mec, le premier, elle est enceinte de 6 mois et il se tire une balle dans la gorge. Y'avait du sang partout, c'était un fusil à pompe, pas un petit flingue de merde. Je me retourne, j'entends un boom, et il était par terre avec la gueule de travers. Il croyait que je le trompais le pauvre alors que je l'aimais comme une folle.
Le gosse naît pour mourir à 14 ans dans un accident de voiture : attends chaï, 400 personnes à l'enterrement et moi, pas une larme, rien. j'étais comme ça devant les gens, comme une sans coeur que je suis pas. Quelques mois après, c'est noël, et je lui achète des cadeaux et tout. J'ai compris seulement là, je sais pas pourquoi, je suis devenue folle, j'ai cassé le sapin, tout, j'ai tout explosé dans la caravane.
Je sais pas quoi dire, c'est beaucoup d'un coup... je pose des questions mais je me sens curieuse : non, non, ça me fait du bien d'en parler. Moi ma vie ça a été que de la merde et de la rigolade. Tu vois mes soeurs, tu te pisses dessus, on rigole, on s'étrangle de rire.
Sa fille ne peut pas venir lui apporter de clopes à cause d'une déviation qui fait chier tout le monde, elle a une fille et un fils, des jumeaux, le jour et la nuit. La fille adorable, le mec à chier, sans nuance, mais aimé, aucun doute.
_ Mon fils il prie 5 ou 6 fois par jour et il fume le joint, il croit que le seigneur est aveugle celui là. Un jour, il me dit ; t'es une suceuse, mange tes morts. Il sait pas lui, il sait pas que le paradis il est sous le pied de sa mère. Il me parle comme ça et après il prie. Il préfère parler à son tapis qu'à sa propre mère chaï, je te jure.
Un jour de permission, je lui achète un paquet de clopes, j'ai droit à un câlin et au paradis tout entier, une étreinte d'amour pur pour des Marlboro Red. Comment t'es gentille toi. Elle me dit 10 fois par jour que je suis gentille et ça me fait si chaud que je vais finir par le croire.
Elle m'a à la bonne parce que je bouffe rien et que je passe mon temps à lui filer mes trucs - comme je suis gentille -.
Parfois, elle se maquille un peu, elle met du crayon autour des lèvres, elle fait des trucs que je trouverais déplacés sur n'importe qui mais qui me touchent sur elle. Parce qu'avec ce qu'elle a vécu, je sais même pas comment elle fait pour rire, pour mettre un pied devant l'autre et pour jamais se plaindre. Elle raconte mais elle se plaint pas, c'est factuel, c'est comme ça, elle a pas eu de chance.
Mais je voulais écrire ce texte parce que pour ma part, j'ai de la chance, notamment celle d'avoir rencontré Red.
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