Zed Zonk, des cimes aux abysses

Zed Zonk, des cimes aux abysses

dimanche 18 juillet 2021

Dimanche chagrin

 Je regarde un pigeon blessé attendre un secours que je ne peux pas lui apporter.

Il me regarde aussi mais va savoir ce qu'il voit, une fille spirale à carreaux qui grimace derrière des lunettes noires
Aucun autre pigeon s'approche, peut-être qu'ils attendent sa mort pour le bouffer
Pas de respect chez les pigeons

En même temps je m'attends à quoi ? À une ambulance de pigeons qui le récupère pour l'emmener en réa ?

Je croise un vieux sur la passerelle Camille Claudel, je suis en pleine quinte de toux, il me regarde comme une tuberculeuse, je suis sur le point de dire un truc du genre

lol j'ai pas le covid hein ptdr

Mais en fait qu'il aille un peu se faire foutre avec son regard en biais
Si j'avais été en train de gerber ma cuite de la veille il m'aurait même pas calculée parce que c'est pas contagieux d'être minable.

Une heure plus tôt au café j'ai déjà dû gérer une quinte de toux, la serveuse a posé un verre d'eau fraîche devant moi, elle a fait un clin d'œil et j'ai grillé son sourire avec les dents sous le masque.

Moi j'ai souri avec les dents et sans masque

J'ai failli rentrer en collision avec 3 jogger en marchant sur les quais. J'ai pas aimé ce que j'ai ressenti, genre bouge grosse, tu vas niquer mon chrono
J'ai pensé à une chanson débile pour pas m'agacer trop longtemps

Y'a trop de gens qui courent
Et qui ne me voient pas
Y'en a un qui va me rentrer dedans
Et qui va manger ses dents

Il était pas 8h quand j'ai traversé un nuage de fumée en longeant le cimetière Saint-Urbain. Un gars se fumait un gros joint devant un monticule de terre fraîche surmonté de deux bouquets, deux bandeaux. À mon frère, à mon père.

Je me suis demandé s'il avait dormi, si c'était un frère ou un fils.

J'écris des phrases pour me tenir compagnie
Des phrases de papillotes
je me sens lourde et mal calibrée
Je suis comme un colis suspect qui attend bêtement qu'on vienne le récupérer avant de se faire dessouder

En rentrant chez moi, un cycliste frôle mes orteils et là c'est à peine trop. Mon cœur a marqué le coup en sautant un battement, j'ai fait le tchip de blanc en disant cycliste de merde. Il a pris pour le vieux, pour l'individualisme des pigeons cannibales, pour la toux qui gratte ma gorge, pour la mort du père, celle du frère, pour les étoiles jaunes que j'ai vu marcher hier épinglées sur des trépanés, pour les joggers, pour les colis suspects, pour mon début de migraine, pour le retour de la chaleur et pour tout le tremblement.

samedi 19 juin 2021

Armoire et Tartine

 Hier à auchan, fin de matinée, j'attends mon tour à la caisse. J'avais remarqué un gars agité qui faisait chier dans les rayons mais sans plus. Il arrive aux caisses automatiques et commence à râler parce que la plupart d'entre elles ne sont pas en service.

Là, t'as le mec juste avant moi, une armoire avec une bonne tête d'agglo qui lui dit : arrête de foutre le bordel.
L'autre, visiblement beurré comme une tartine : quoi, qu'est-ce que tu me parles là toi ?
L'armoire le prévient, si tu fermes pas ta gueule tu vas t'en prendre une, la tartine qui dit bah viens, viens m'en mettre une.
Ça dure une minute entre celui qui dit je vais te taper et celui qui dit tape moi.
Là t'as l'armoire qui va coller son front au front de l'autre qui fait plus trop le malin et qui bégaie comme un perdu avec ses litres d'alcool dans le sang qui se mélangent à l'adrénaline.
Je commence un peu à avoir envie que ça se tape quand j'entends la caissière appeler la sécurité dans son micro. Le grand, ça lui remet les idées en place. Personne n'arrive alors je me demande si c'était pas du bluff le coup de la sécurité.
Il revient devant moi, je me sens un peu coconne avec ma salade en sachet dans les mains et ma déception sordide de pas avoir assisté à un combat de coq.
J'ai jamais compris le délire du front à front, c'est beaucoup d'intimité, je me dis que les mecs ne savent plus quoi inventer pour se comparer la bite mais ok.
Quand l'armoire passe à la caisse et règle son flacon de petit marseillais et son basilic ducros qui se décarcasse, il fait une remarque du genre c'est de pire en pire, un truc un peu vieille france alors qu'il n'a pas 30 ans.
Je pose ma salade et je dis bonjour à la caissière et je dis eh ben, ils sont chauds là les gars.
Elle me dit oui, je fais même plus attention.
Je paye et elle ajoute, c'est un bidasse le grand. J'adore qu'elle dise bidasse. Mon père c'était un bidasse aussi sauf qu'il faisait pas du front à front. Je dis, ah oui, la coupe de cheveux ça fait bidasse. Là je lui tends mon billet de 5 et je dis bonne journée, bon courage. Elle dit ça me passe au dessus de la tête tout ça. J'ai regardé autour de moi en sortant des fois qu'ils soient en train de se terminer dans un coin. Je pense que la tartine s'est barré fissa pour pas que ça se finisse par une grosse mandale.
Faut quand même être con pour passer une minute à dire : je vais te taper, ben viens, je vais t'en mettre une, bah vas-y
Tout ça pour faire un combat de fronts avec les masques sous le nez.
Mais je reconnais qu'il faut sûrement être aussi un peu con pour sortir les pop corn et se réjouir d'une embrouille.

jeudi 17 juin 2021

Tu diras rien //

Une patiente me dit hier : quand je vais sortir d'ici, je vais raconter des trucs, personne ne va me croire. Je reste silencieuse parce que j'aime de moins en moins la ramener, donner mon avis et ma petite expérience sur tout et n'importe quoi. J'ai envie de silence alors je donne l'exemple. Mais ça ne m'empêche pas de penser et, tout ce que je pourrais dire se bouscule dans ma tête pour s'y éclater en douceur comme des bulles dont il ne reste rien.

Ce qui va te surprendre surtout, c'est que personne ne te demandera quoi que ce soit

On se dira que tu vas bien, la preuve, tu es là

On s'intéressera pas à ce pouvoir d'abnégation qui t'a aidée à supporter la vue des pyjamas merdeux

On s'en foutra des gens qui pique du nez dans leur brandade de morue

De ceux qui ne savent pas lever leur putains de pied et qui trainent leurs chaussons dans tes nuits, qui râclent ton sommeil et grignotent ta patience

Tout ça et tout le reste, tu ne pourras pas le dire, tu seras la dépositaire de nombreux secrets

ça va te laisser un souvenir diffus, comme lorsqu'on se réveille d'un rêve qui n'est pas vraiment un rêve, ni un cauchemar d'ailleurs, un bordel étrange auquel je te souhaite de ne pas accorder trop d'importance

Tu auras envie de parler de ces histoires inimaginables qu'on t'a racontées et tu te confronteras à un malaise qui te passera l'envie de revenir sur le sujet

Tu commenceras des phrases que tu ne finiras jamais

Tu repenseras longtemps à telle ou telle personne

Tu te poseras la question de leur présence sur terre, est-ce qu'ils ont trouvé une place dans le monde

Tu les recroiseras peut-être

Tu les éviteras sans doute

Tu te sentiras plus que jamais proche des gens qui vivent à côté de la plaque

Tu auras envie de fuir les personnes bien intentionnées qui décident où se situe cette plaque

Tu renonceras à des lauriers pourtant bien mérités pour avoir supporté le cri strident des angoisses des autres, leurs coups de poing dans les murs qui te font vibrer tes viscères

Ton silence pèsera sur tes épaules

Tu le combleras de propos inoffensifs

Tu te consoleras à la lueur de tes progrès

Il y aura des malentendus, des quiproquo

Tu vas pleurer un peu quand ça te manquera

Tu vas trouver l'extérieur chiant alors que là tu en crèves d'envie, de l'extérieur

Tu mettras du temps à oublier des cicatrices trop profondes vues sur des bras trop vides

Des histoires de vie qui font baisser la tête

Tu pourras enfin poser ce bouclier qui te protège de ta propre empathie

Tu auras appris à dire : je suis désolée de ce qui t'es arrivé

Et à te taire, parce que c'est la meilleure chose à faire

Tu sauveras personne, autant te le mettre dans le crane une fois pour toutes

Tu vas consolider ton armure

Il va falloir doser, je préfère te dire que c'est pas simple

Tu vas plus savoir si tu es dedans ou dehors

Tu sortiras juste de ton rêve tout chelou, tout pété

On ne te croira pas, non

Tu diras rien

et ça passera, parce que tout passe



mercredi 16 juin 2021

Recoudre à vif

Recoudre tout ce qu'on a déchiré, à vif

Panser sans anesthésie
Se confronter aux souvenirs que la marée peut charrier
Aux déchets que les vagues laissent derrière elles en regagnant le large
Dans un premier temps j'étais comme galvanisée
C'est facile de refuser de manger quand on n'a pas faim
Dire non n'étant pas ma spécialité
Je me mets dans des situations où il ne faut pas le dire plus de deux fois
On me demande : c'est pour toujours ?
J'aime bien cette question
J'aime bien les grands mots
Les grands remèdes
Les jamais, les toujours
Ça change de pourquoi pas, on verra
Je dis non
T'es sûre
Certaine
L'alcool me met mal à l'aise
Les gens ivres me mettent mal à l'aise
Ils me tendent un miroir que j'ai envie de fracasser
Passer autant de temps en ma compagnie c'est le prix à payer
Tu te regardes refuser
T'es sûre
Certaine
... Et tu te fais chier...
Vraiment ?
Oui oui
Avoir toute sa tête ça peut rendre dingue
Ce qui t'éloigne des autres te rapproche de ton nombril
C'est pas jojo de près un nombril
Tu regardes techniquement le travail à faire pour consolider la charpente
La grande église du Non, merci
Il fait froid et ça résonne
Envie de foutre le feu
Trois mois donc
Première manche d'une éclosion
Je sais qu'il y aura d'autres saisons, d'autres épisodes
Ça va se terminer sur du yoga et des brocolis cette histoire
Avant de devenir complètement chiante je dois apprendre à me faire chier
À accepter le miroir qu'on me tend
À pardonner au reflet
À me pardonner le ridicule qui ne m'a tuée
À me pardonner d'avoir répondu oui avant même la fin de la question
J'ai coché toutes les cases
Je savais pas que j'étais filmée
Un épisode par jour
Putain mais c'est pas vrai
Je recouds à vif tout ce que j'ai déchiré
Sans anesthésie
Sans péridurale
Je pensais ne plus y penser
On m'a prévenu pourtant
C'est pour la vie
Je modèle un Ego en mie de pain
J'espère trouver les bonnes dimensions
Trois mois
C'est rien et c'est beaucoup
Trois mois c'est 90 jours de
Non
T'es sûre ?
Certaine
Mais je suis sûre de rien du tout et sûrement pas Indestructible
Je vis le retour des symptômes dans la sobriété et c'est bien plus éprouvant que lorsqu'on peut faire diversion avec toutes sortes de poisons
On ne peut jurer de rien mais bon
3 mois
Quatre-vingt dix jours

vendredi 30 avril 2021

trois minutes de prise de tête

 Je discute avec un mec, il est là depuis 3 semaines, il est arrivé alcoolique, son sevrage c'était dingue, il tremblait dans tous les sens, ça a dû être insupportable. Je lui dis toi t'es arrivé en mode vibreur tu vas repartir en mode avion. Il rigole, il est super sympa mais grave à la masse quand même. Il prend 6 cachets le matin, autant le midi et 8 le soir.

Il est même pas si collé que ça.
Avant c'était alcool, coke, meth et bédo. J'ai toujours du mal à comprendre le principe de remplacer la drogue illégale par la drogue légale mais apparemment il est content comme ça.
J'ai l'impression de voyager léger avec mes 3 molécules divisées en 7 comprimés.
On s'est pris la tête la semaine dernière. On plaisante là-dessus.
Il avait mis sa musique super fort dans une pièce commune, je lui ai demandé de la baisser.
Tu m'as pas dit de baisser ma musique, tu m'as dit d'éteindre ma musique de merde, c'est pas pareil.
Non, c'est pas pareil. Je reconnais mon style, ça doit être vrai.
On était bien monté dans les tours, après une heure de froid polaire, il est venu s'excuser. J'ai culpabilisé d'avoir fait la connasse.
Trois minutes de prise de tête, cinq minutes d'excuse. un grand classique.

jeudi 22 avril 2021

Looking for Red

 En 2017 à Erstein j'ai rencontré Red, j'ai passé du temps avec elle à faire du clope sur clope dans le patio du pavillon Camille Claudel.

J'ai cherché à savoir si elle était là en ce moment, j'ai longé les murs de son unité de rattachement.
Je n'ai pas osé demander à une infirmière de faire une recherche, je me suis dit que le secret professionnel ne permettrait à personne de divulguer cette information.

Alors j'ai demandé à la coiffeuse, je lui donne son nom et son prénom, au départ elle voit pas. J'ajoute : Un tatouage "Gino" dans un coeur sur l'épaule ? Des coups de schlass sur les deux bras ? un briquet dans un bonnet de son soutif et le portable dans l'autre ? Qui appelle tout le monde Tchaï ? Qui taxe des clopes sans arrêt ?

Elle n'a pas mis longtemps à retrouver, ohla oui, elle vient pour refaire sa couleur, elle a tellement de nœuds dans les cheveux, c'est un désastre, je passe plus de temps à démêler ses cheveux qu'à lui faire les racines. Après un court silence elle ajoute : Je comprends qu'elle vous ait marquée, elle a un truc, elle est attachante. Elle en a bien bavé cette dame. Je lui dis oui, mais elle a la classe. Même si elle n'a pas de démêlant.
Je l'ai vu sourire dans le miroir.
Elle n'est plus là, elle était là en janvier, elle va, elle vient. Elle reste jamais longtemps.

Je l'ai revu une seule fois, de loin, elle montait dans le tram à Gravière, portable dans le soutif. ça m'avait fait super plaisir parce qu'elle avait l'air en paix. Moi aussi je l'étais.

Le texte que j'avais écrit sur elle en 2017 :

RED //

Les journées sont longues et vides, je passe la plupart du temps avec Red. On essaie ensemble d'oublier le sifflement des serpents qui viennent court-circuiter nos pensées, on passe le temps en provoquant la blague, on cherche de quoi rire et on trouve.
Elle me tue avec des petites phrases dites comme ça.
Au début, j'étais avec Sarah qui est sortie maintenant, et elle me parlait de Red : quand j'étais gamine, je faisais exprès de passer devant sa caravane pour voir sa beauté, elle était belle, avec des cheveux jusque là, des longues boucles noires et toujours bien maquillée. On aurait dit une vedette.

Même tapée par la vie, elle reste belle, meurtrie, flamboyante. Un genre de diva de la gentillesse et de l'aplomb.

_ J'ai un truc à l'oeil, j'ai vu la dermato, c'est à cause des larmes, j'en ai pleuré des bassines pleines, ça m'a fait une boule, là, tu vois?

Moi c'est dans la gorge que j'ai une boule qui fait des va-et-vient quand j'écoute le récit de sa vie jonchée de morts et de drames, de bassines pleines de larmes. Une grosse boule qui cherche une issue quand je regarde sur ses bras les coups de schlass, les siens, ceux des autres. Tout un Stephen king gravé sur ses bras, ses épaules et son cou.

Elle raconte la première mort quand elle avait 12 ans, celle de son frère, sous ses yeux : j'oublierais jamais sa godasse comme elle a volé quand il s'est fait renverser. Je me rappelle mal de lui mais très bien de sa godasse qui vole.

Après son mec, le premier, elle est enceinte de 6 mois et il se tire une balle dans la gorge. Y'avait du sang partout, c'était un fusil à pompe, pas un petit flingue de merde. Je me retourne, j'entends un boom, et il était par terre avec la gueule de travers. Il croyait que je le trompais le pauvre alors que je l'aimais comme une folle.
Le gosse naît pour mourir à 14 ans dans un accident de voiture : attends chaï, 400 personnes à l'enterrement et moi, pas une larme, rien. j'étais comme ça devant les gens, comme une sans coeur que je suis pas. Quelques mois après, c'est noël, et je lui achète des cadeaux et tout. J'ai compris seulement là, je sais pas pourquoi, je suis devenue folle, j'ai cassé le sapin, tout, j'ai tout explosé dans la caravane.

Je sais pas quoi dire, c'est beaucoup d'un coup... je pose des questions mais je me sens curieuse : non, non, ça me fait du bien d'en parler. Moi ma vie ça a été que de la merde et de la rigolade. Tu vois mes soeurs, tu te pisses dessus, on rigole, on s'étrangle de rire.
Sa fille ne peut pas venir lui apporter de clopes à cause d'une déviation qui fait chier tout le monde, elle a une fille et un fils, des jumeaux, le jour et la nuit. La fille adorable, le mec à chier, sans nuance, mais aimé, aucun doute.

_ Mon fils il prie 5 ou 6 fois par jour et il fume le joint, il croit que le seigneur est aveugle celui là. Un jour, il me dit ; t'es une suceuse, mange tes morts. Il sait pas lui, il sait pas que le paradis il est sous le pied de sa mère. Il me parle comme ça et après il prie. Il préfère parler à son tapis qu'à sa propre mère chaï, je te jure.

Un jour de permission, je lui achète un paquet de clopes, j'ai droit à un câlin et au paradis tout entier, une étreinte d'amour pur pour des Marlboro Red. Comment t'es gentille toi. Elle me dit 10 fois par jour que je suis gentille et ça me fait si chaud que je vais finir par le croire.

Elle m'a à la bonne parce que je bouffe rien et que je passe mon temps à lui filer mes trucs - comme je suis gentille -.

Parfois, elle se maquille un peu, elle met du crayon autour des lèvres, elle fait des trucs que je trouverais déplacés sur n'importe qui mais qui me touchent sur elle. Parce qu'avec ce qu'elle a vécu, je sais même pas comment elle fait pour rire, pour mettre un pied devant l'autre et pour jamais se plaindre. Elle raconte mais elle se plaint pas, c'est factuel, c'est comme ça, elle a pas eu de chance.

Mais je voulais écrire ce texte parce que pour ma part, j'ai de la chance, notamment celle d'avoir rencontré Red.








C'est quand qu'on arrive ?

 Strasbourg -----> Erstein

Ce n'est pas un échec, mais ça n'a pas marché
Je me suis vue dans un cauchemar en marchant sous un ciel intact. Une maison hantée aux volets qui claquent, dans des couloirs moites, je cours, j'ouvre des portes, qui mènent à d'autres portes, qui ne mènent à rien du tout.
Aucune ne semble s'ouvrir sur le bon paysage.
Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie si paumée dans les rues. J'éclate en sanglots au quai des brumes, je paye mes livres en évitant le regard du libraire. Merci, aurevoir.
Je dis à ma mère, putain, j'avance pas. Je lui dis pas que je suis dans une maison hantée. Je lui dis, je peux pas me blairer, je me déteste, je sais qu'on m'aime mais pas moi, je m'en veux, j'ai menti, j'ai sali, je ne vous mérite pas.
Je lui dis que, certains jours, je vois pas la même chose que les autres. On dirait qu'on me montre des nuances, des couleurs, ça a l'air super beau mais je vois du gris, du cauchenoir, du blanc qui crame la rétine. Alors on me dit, mais si, regarde mieux, je fais ce que je peux mais ça vient pas, laisse moi.
Je lis un message de Jojo qui ajoute des larmes aux larmes mais pas les même cette fois. Elles pleurent doucement comme un baume qui annule les torrents salés.
Je serre mon amour si fort dans mes bras, son rire dans mon oreille capturé pour toujours. Une cascade où je plonge pour me rafraîchir. J'aurai aimé te dire, c'est bon, je reste, je prends mes jambes à mon cou, la poudre d'escampette, allez bye les yeux révulsés et le riz sauce forlax.
J'aurai aimé que ce soit le jour J, l'heure H, la minute M et l'instant T. J'aurai aimé te dire, ça y est, je vois toutes les couleurs. Mon amour, j'ai retrouvé mes lunettes. Mon amour, j'ai trop froid sans ta voix, ton rire et tes yeux.
Mais non...
Mon amour, les couleurs vont revenir et j'en foutrais partout.
J'ai pris le bus dans l'autre sens, le 260 en direction d'Erstein, terminus - Centre Hospitalier.
J'ai ma place préférée, vers les portes centrales, là où on se sent comme dans un manège, la place europapark pour mon gros cul, mon gros sac et mon gros coeur.
C'est quand qu'on arrive ?
« Comment pouvais-je le savoir si la vie ne me le disait pas ? Comment pouvais-je savoir que le bonheur le plus grand était caché dans les années apparemment les plus sombres de mon existence ? S'abandonner à la vie sans peur, toujours... Et maintenant encore, entre sifflements de trains et portes claquées, la vie m'appelle et je dois y aller. » Goliarda Sapienza